Coronavirus : comment s’en sort la Chine ?

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par Loïk Le Floch-Prigent.
Le nouveau virus qui affecte le système respiratoire vient de Chine et met en émoi toute la planète connectée. Sa caractéristique étant d’être contagieux durant les sept à quinze jours de la période d’incubation, il nécessite donc une quarantaine préventive, dispositif très compliqué dans un pays de plus d’un milliard d’habitants et dans une agglomération d’origine du virus en comptant 11 millions avec une périphérie de 45.
Par ailleurs les biologistes craignent sa mutation vers une forme encore plus coriace. Pour l’instant il ne semble létal que pour les sujets fragilisés au plan respiratoire. Le traitement de cette épidémie en dit long sur l’organisation de la Chine et sur les rapports entre le pouvoir central et les autorités régionales.
L’image que nous colportons dans nos démocraties est celle d’un pouvoir autoritaire pyramidal exerçant son autorité de manière dictatoriale sur un pays-continent : force est de constater que cette caricature ne reflète pas la réalité.
Trois autres exemples
Ce n’est pas le premier problème de santé publique rencontré par les Chinois.
— En 2003 : un premier coronavirus, le SARS, pour lequel l’information a été bloquée au départ. Il a causé 750 décès dans le monde et a été éradiqué au bout de quatre mois grâce à l’action déterminée mais tardive du pouvoir central qui a fini par limoger le maire de Pékin et le ministre de la Santé.
— En 2008 : le scandale du lait infantile empoisonné par de la mélamine, afin de le faire paraître plus riche en protéines. L’alerte est donnée par les Néo-Zélandais partenaires de l’entreprise responsable Sanlu. On déplore officiellement le décès en Chine de six bébés, 300 000 malades, et 22 industriels impliqués. Les plaintes avaient été étouffées dans un premier temps par les élus locaux et les industriels concernés. Entre le début des plaintes en décembre 2007 et la prise en considération du pouvoir central il s’est écoulé plusieurs mois ; ce n’est qu’en septembre 2008 que le sujet est apparu au grand jour.
— Début 2019 : la peste porcine frappe des élevages, les autorités locales commencent à abattre discrètement les bêtes. Cette disparition d’un produit essentiel pour l’alimentation du pays finit par alerter les autorités centrales qui se saisissent du dossier quelques mois après l’apparition du mal. Les importations de porcs conduisent à considérer que 15 % des animaux ont été abattus alors que les documents officiels annoncent des chiffres de l’ordre de 1 %.

Une vision occidentale déformée de la Chine
Notre vision biaisée de la Chine pourrait conduire à considérer que les autorités centrales tentent de cacher la réalité, les pandémies, en gravité et en nombre ; et c’est ainsi que les commentaires apparaissent dans les publications et les notes diplomatiques. Mais la présence de nombreux Français et autres Occidentaux en Chine dans la province industrielle de Wu Han vient nuancer cette position classique.
En effet, à mi-chemin entre Pékin et Hong Kong, Wu Han est un des grands centres de l’industrie chinoise en particulier dans l’automobile, les microprocesseurs et la biomédecine avec toutes les coopérations que l’on connait.
Cette mégalopole reste également traditionnelle avec ses commerces d’animaux vivants, d’élevages ou sauvages, sur le grand marché de Huanan. On se souvient que le SARS en 2003 était issu d’une civette vendue sur le marché de Pékin, et c’est dans cette direction que les scientifiques chinois se mobilisent actuellement pour découvrir l’origine du nouveau virus.
Lorsque l’épidémie débute en décembre 2019, les autorités locales commencent par la taire pendant trois semaines. Le secret est d’ordre militaire puisque c’est l’armée qui est chargée de traiter le sujet.
Notre transparence occidentale nous conduit à imaginer que les autorités locales, soit avertissent Pékin, soient essaient de cacher l’épidémie par peur des représailles.
On pourrait aussi imaginer que depuis Deng Xiaoping la tradition chinoise a repris le dessus, c’est-à-dire que beaucoup de problèmes locaux sont traités localement.
Le pouvoir central est chargé de maintenir l’équilibre du pays, mais pas de gérer quotidiennement les provinces. C’est ce qui explique l’enrichissement phénoménal des industries locales confiées aux ingénieurs qui peuplent l’ensemble du pays. Cette décentralisation économique peut faire pâlir d’envie beaucoup de pays dits libéraux.

Décentralisation positive pour l’industrie, désastreuse pour la santé

Appliquée en Chine, la formule de François Guizot « enrichissez-vous » a permis son formidable essor industriel. La politique est centralisée et autoritaire, l’économie est fluide et individualiste, ce qui explique ses succès. Les élus locaux et les industriels ou producteurs ne sont donc pas tétanisés par les ordres venus d’en haut, apprécient peu que le pouvoir central s’immiscent dans leurs affaires : chacun son rôle, malgré les risques de contrôle et de sanction.
Il est clair que le pouvoir central chinois apparaît toujours en retard sur ses problèmes de santé. Les décisions finalement prises de quarantaine de la population de Wu Han et de ses satellites semblent assez tardives mais des progrès ont été faits depuis le SARS de 2003 : un mois au lieu de trois, et dès le début de l’action une présence du Premier ministre sur les lieux pour tenter de rassurer la population.
Nous sommes encore loin de la transparence occidentale exigée par les journalistes et les réseaux sociaux.
Toutefois, cette volonté de tout dire qui est la nôtre conduit à des excès qu’il ne faut pas se cacher, les fake news peuvent aboutir à des paniques dont seuls les vendeurs de masques médicaux peuvent se satisfaire. Tout comme les peurs véhiculées par les collapsologues conduisent au refus de fonder une famille. Il n’y a pas que du bon à évoquer des catastrophes potentielles et attiser systématiquement angoisse et peur de l’avenir.
Le pouvoir central chinois n’intervenant que lorsque le pays est en danger, ce dernier connait ainsi de belles réussites industrielles, une politique de souveraineté assumée au plus haut niveau avec des transferts de technologie de la part des pays occidentaux tandis que localement chacun peut s’enrichir à sa guise. Un rêve libéral en économie dirigée.
En revanche, dans le domaine sanitaire ces règles se révèlent désastreuses car elles conduisent à retarder les réponses. Le pragmatisme chinois a permis de raccourcir les délais d’action nationale par rapport à 2003 ; nul doute que le gouvernement va tirer des leçons de l’épisode actuel car le classement de cette épidémie par l’Organisation Mondiale de la Santé comme « urgence de santé publique de portée internationale » constitue une condamnation humiliante.
Mais il sera difficile de modifier les traditions d’un pays qui n’a toujours pas pu interdire sur ses marchés la vente d’animaux vivants malgré le séisme du SARS en 2003. Pays centralisé, mais pas à la manière généralement comprise en Occident, il va falloir beaucoup de travail pour accéder à une transparence acceptable dans le domaine de la santé, et plus facile à atteindre dans le secteur industriel, le parti dirigeant comptant beaucoup d’ingénieurs mais peu de biologistes.

Loïk Le Floch-Prigent

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