Alstom : manger ou être mangé, est-ce que l’industrie c’est la loi de la jungle ?

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J’ai regardé comme beaucoup les auditions de la Commission Parlementaire qui veut faire la lumière sur la disparition d’un fleuron de l’industrie nationale, la société Alstom.

En fait il n’y a que deux sujets, comment faire sortir au plus tôt de sa prison américaine le bouc émissaire du dossier, et comment prévenir les drames qui peuvent se profiler dans les joyaux qui sont partis, et donc quelles actions sont à entreprendre.

Certains parlementaires, et c’est tout à leur honneur, insistent sur le premier point personne ne se préoccupe du second, comme si l’avenir n’était pas du ressort de l’Assemblée Nationale. Il ne sert pas à grand-chose de mettre sur le grill tel ou tel responsable du fiasco, à quoi sert de demander des comptes à un cadavre ? Puisque la stratégie n’a pas réussie, c’est un échec, cette lapalissade n’étonnera personne sauf ceux qui veulent persister dans le déni de réalité.

On sait que dans la grande industrie le secteur acquisitions est important, et que la plupart des banquiers se nourrissent de leur département fusions-acquisitions. Ceci conduit inévitablement à s’interroger sans cesse sur la notion de « taille critique » et celle de « création de valeur « , éléments de langage auxquels nous sommes désormais habitués. Par conséquent dans cette idéologie économique il n’y a d’avenir que dans la taille acquise en « croquant » la concurrence affaiblie pour une raison ou une autre. Il est clair qu’une partie importante de l’industrie fonctionne de cette façon et que les acquisitions permettent de restreindre le nombre de concurrents et de grandir plus vite en mutualisant grâce au transfert de propriété des couts fixes incompressibles. Les actionnaires sont satisfaits puisque la rentabilité s’améliore, les salariés souvent moins car l’acquisition s’accompagne de suppression des doublons. D’autres entreprises industrielles préfèrent l’investissement interne, cela va moins vite, mais c’est plus humain tandis qu’ils effectuent à la marge des acquisitions d’entreprises plus petites pour être bien sures de rester techniquement des leaders dans leurs spécialités. Les commentateurs et les banquiers préfèrent les grandes fusions, les salariés préfèrent les petites acquisitions, et on peut dire que les succès sont plus importants dans le deuxième cas que dans le premier.

Rien n’indique au moment où la vente du département énergie d’Alstom est engagée que la seule stratégie possible est celle de la dispersion du portefeuille d’activités. La défense de cette décision c’est que la société n’avait pas les moyens de « manger » un de ses concurrents, il ne restait donc qu’être mangé. Ainsi, en préparant l’acquisition par d’autres considère-t-on avoir « sauvé » des emplois !

J’estime que l’on ne peut pas résumer cette opération avec ces raisonnements simplistes. L’échec comptable de la société a été celui de la volonté d’acquérir le département turbines à gaz d’ABB, turbines achetées très cher alors qu’elles n’étaient pas au point, et ensuite dans la volonté, coute que coute de vouloir être un acteur sur ce marché très concurrentiel où régnait General Electric. Il ne fallait pas se tromper !Les points forts du groupe étaient le nucléaire, le charbon, l’hydraulique et les fameux « smart grids ». Il y avait eu, autrefois, avant l’aventure ABB, un accord sur les turbines à gaz avec General Electric , il suffisait d’accepter définitivement leur leadership sur ce point, d’autant que se profilait avec les écologistes des difficultés dans ce secteur d’activités. Le dilemme n’était donc pas « manger ou être mangé », mais quels étaient les secteurs où l’excellence était claire et celui où elle ne l’était pas. Le constat que General Electric était la première société mondiale en turbines à gaz et que Siemens avait rattrapé Alstom dans les trains à grande vitesse, n’était pas agréable, mais de la lucidité nait parfois l’idée créatrice.

Au point où nous en sommes continuer à dire que cette opération a été un succès est un déni de réalité et n’a aucun intérêt. Avons-nous les moyens de sortir de cette impasse, car il y a impasse, le nouveau dirigeant de General Electric disant haut et fort qu’il est déçu par les résultats de cette acquisition et cherchant des solutions, non pour satisfaire les promesses faites aux pouvoirs  publics français mais pour restaurer une rentabilité à la demande de leurs actionnaires ? Je le pense au moins sur les aspects les plus critiquables à savoir les turbines Arabelle destinées au nucléaire et l’hydraulique qui ne correspond pas à la politique « catalogue «  de General Electric.

Voilà donc , après avoir constaté l’échec de la dispersion d’Alstom, comment la représentation parlementaire pourrait préparer l’avenir et donc réparer les fautes  plutôt que de rechercher des coupables qui continueront à vivre dans le déni.

Il faut libérer Fred Pierucci et pour cela, au moins, le faire revenir en France pour que sa famille puisse l’entourer, et il faut revoir les « arrangements » avec General Electric qui vont conduire à de nouveaux drames à la fois techniques, industriels et humains.

General Electric n’a pas tenu ses engagements, on peut donc recommencer légitimement à discuter avec eux. Les sujets sont d’importance stratégique majeure pour le pays, la loi doit s’appliquer. Les marchés dans l’hydraulique sont à portée de mains…si l’on est français et non américains, et la maintenance de nos centrales nucléaires suffit à maintenir une activité rentable. L’introduction du numérique dans la conception de machines et d’usages nouveaux est fondamentale pour redonner vie « comptable » à ces deux secteurs d’activité, on peut imaginer un adossement national pour faire repartir deux trésors qui n’auraient jamais du être abandonnés sur l’autel idéologique du « manger ou être mangé «. Le développement industriel se fait aussi avec des hommes et des femmes volontaires, imaginatifs, créatifs et …compétents .

Loïk Le Floch-Prigent

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