Ukraine : quand la France accepte des sanctions contre la Russie qui la pénalise bien plus que ses partenaires

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Loïk Le Floch-Prigent

L’offensive des Russes sur le sol de l’Ukraine doit nous faire réfléchir à la fois aux illusions que nous entretenons depuis des années et aussi de leur poids dans notre aptitude au déni de réalités

Tout d’abord les hommes et femmes politiques et les multiples commentateurs ont sous-estimé gravement la détermination des Russes et de leur chef. Cela  n’a été possible que parce qu’ils ignorent ou ne veulent pas voir les agissements du groupe Wagner en Centre Afrique depuis plusieurs années et au Mali ces derniers mois ! Tout ce qui est apparu récemment  avec les manipulations des uns et des autres a été déjà expérimenté avec succès en Afrique…avec les mêmes résultats, un recul de la présence Française et Européenne dans les pays en question, une progression des Russes déterminée et barbare de l’autre. Aveuglement et manque de professionnalisme sont les seules explications possibles aux manques d’anticipation observables.

Pour la France et l’ensemble des pays européens ce qui est arrivé est une catastrophe dont nous allons mesurer pas à pas toutes les conséquences : sans sursaut et remise en question de toutes les mesures qui ont été prises depuis une trentaine d’années et qui intégraient de fait l’existence d’une Russie paisible partenaire docile et bienveillant, notre déclin collectif ne peut que s’accélérer.

Tout d’abord notre géographie continentale intègre la Russie dont la prolongation à l’Est est en Asie , c’est-à-dire voisine de la Chine. Il n’y a donc pas d’Europe de l’Atlantique à l’Oural parce que la Russie est à la fois en Europe et en Asie. Ses satellites naturels étaient des Républiques de l’ex URSS , la Biélorussie et l’Ukraine (et sans doute peut-on y rajouter la Moldavie). Les pays que nous considérions entrer dans notre appellation « Europe de l’Est » du temps de la Guerre Froide, n’ont jamais inclus ces trois Républiques et personne n’a vraiment envisagé de les faire rentrer dans notre vision « européenne ». D’où le propos de tous les pleurnichards d’aujourd’hui, asséné quotidiennement pendant des années, sur « on ne va pas mourir pour l’Ukraine » , propos qui n’est pas tombé dans les oreilles de sourds !

Par ailleurs la chute du Mur de Berlin a vu un enthousiasme libérateur dans « nos «  pays de l’Est, une volonté de les intégrer dans « notre «  communauté de destins , mais nous n’avons pas voulu voir que cet élargissement conduisait à une explosion de l’entente Franco-Allemande qui, jusque là, codirigeait l’ouest du Continent. La France , forte de son siège au Conseil de Sécurité de l’ONU et de son arme nucléaire s’était rapprochée d’une Allemagne meurtrie en abandonnant tous ses griefs antérieurs mais restait le leader politique du tandem. Les intérêts économiques , le souhait de jouer de nouveau un rôle politique et l’influence des rêveurs Verts ont fait le reste, il y eu séparation lente et désormais divorce annoncé entre la France et l’Allemagne . Nos intérêts sont désormais divergents, l’économie de la France a disjoncté, l’Allemagne en a profité en dictant de plus en plus ses choix au niveau de l’Europe, ce qui fait plonger la France dans le chaos, l’endettement et, par orgueil dans le déni de réalité. La France n’a plus de politique énergétique, plus de politique industrielle, elle est appauvrie jusqu’à sa Défense où les Allemands veulent diriger son approvisionnement en matériels …sans en commander eux-mêmes . Il n’y a jamais eu de véritable « couple » franco-allemand mais il y avait une franchise de rapports , une considération mutuelle, un respect de l’autre, mais ce n’est plus qu’un souvenir, les dix dernières années , les deux derniers quinquennats, on sonné le glas d’une entente réelle et constructive, il faut savoir regarder les choses en face. Nous sommes en opposition frontale sur un grand nombre de sujets politiques, ce qui veut dire qu’il faut en parler sans fards, nos intérêts sont divergents et nos alliances stratégiques peuvent même s’opposer. En conséquence l’Europe telle qu’elle fonctionne doit être revisitée d’urgence avant que notre Continent disparaisse de l’histoire du monde.

On peut apprécier cette évolution en écoutant les sanctions prononcées par les Chefs d’Etat à l’égard de la Russie et leur délicate élaboration . L’Allemagne a voulu abandonner très tôt la filière nucléaire pour satisfaire les besoins électriques du Continent alors que la France, avertie de ses vulnérabilités fossiles, faisait le choix inverse. En 2022 l’Allemagne va devoir importer de Russie plus de 60% de son gaz, absolument indispensable pour empêcher les coupures occasionnées par sa dépendance de 50% aux énergies intermittentes (éolienne et solaire). Nous avons des contrats russes pour 20 % de notre gaz, mais nous ne sommes pas « dépendants » de la Russie. Notre politique a été combattue depuis trente ans par les Allemands en utilisant leur poids économique au sein de l’Union Européenne. Au moment des sanctions, par ailleurs, on le sait , d’aucune utilité réelle, on comprend nos divergences d’appréciation. On pourrait, à l’infini, multiplier les exemples, face à la Russie et à son invasion de l’Ukraine, comme face à son invasion en Afrique nous ne sommes pas d’accord, pas plus qu’en ce qui concerne notre dépendance , ou pas , à l’égard des USA qui sont , pour partie, responsables de la panade dans laquelle nous allons baigner : l’économie française est beaucoup plus intégrée en Russie que celle de l’Allemagne. Les sanctions décidées par les USA nous maltraitent plus que les autres pays : nous ne savons pas si la Russie va souffrir, mais nous en France , si , et beaucoup, dans tous les domaines. Les USA considèrent que leur partenaire numéro 1 en Europe est l’Allemagne, seul notre aveuglement nous permet de l’ignorer, nous avons maintenu un équilibre entre les USA et la Russie, nous avons peut-être eu tort, mais c’est un fait, et dans les discours comme dans les actions il n’est tenu aucun compte de cette réalité, ne nous payons pas de mots , nous avons tout du dindon de la farce , que ce soit en Europe ou en Afrique.

On peut reconnaitre que le moment choisi par les Russes pour traiter l’Ukraine est bien choisi , un Président américain affaibli en particulier par son départ pitoyable d’Afghanistan, un nouveau chancelier hésitant en Allemagne et une élection Présidentielle en France, mais si les démocraties existent c’est à l’inverse des dictatures qu’elles ne dépendent pas que d’un homme et qu’il est donc possible de débattre et de proposer en période de crise. Il faut remettre de la franchise dans nos rapports USA-Allemagne-France et , même si depuis dix ans , les deux premiers ont tout fait pour affaiblir le troisième, faire valoir que l’avenir du monde va encore dépendre des décisions prises dans les prochains jours après une explication sans précautions inutiles.

La France dispose de l’arme nucléaire, est au Conseil de Sécurité des Nations Unies et reste un partenaire incontournable sur le Continent Africain , non pas à cause de son  influence économique mais à cause et grâce à sa connaissance et à son amour immodérés du Continent Africain . On peut manipuler l’opinion africaine, attaquer sans modération les horreurs des colonisateurs, clouer au pilori la présence française, dans leurs cœurs, africains et français sont frères en humanité et le resteront à travers toutes les vicissitudes et les mensonges. Jamais un français ne s’est comporté comme un « mercenaire » de Wagner et cela va apparaitre au grand jour quel que soit l’auteur de la philippique à notre égard .

Il faut donc remettre les dossiers sur la table, la Russie est un partenaire de toujours de la France, la France est l’amie de l’Afrique et c’est réciproque, on parle des peuples par forcément des dictateurs qui ne sont que l’écume des vagues. Si l’Ecclésiaste nous disait « malheur au pays dont le roi est un enfant et dont les princes ont mangé le matin « , on peut dire aussi que tout cela est éphémère et que l’histoire, toujours tragique, suivra son cours. L’ignorance ,  le manque d’anticipation comme l’amateurisme me semblent des caractéristiques très partagées par les dirigeants actuels des pays et ce sont aux patriotes qui souhaitent transmettre aux générations suivantes un monde plus apaisé de dire que  les directions prises depuis longtemps  sont erronées , les peuples ont besoin d’espoir, on ne peut pas les diriger en les alimentant de prévisions de catastrophes planétaires, de restrictions de libertés, de punitions, de contraintes, de décroissance, de restrictions , mais aussi de revenus universels au milieu de loisirs infinis. Les peuples ont besoin de confiance , on dispose de tous les instruments de manipulation , mais ils savent reconnaitre le mensonge, comme ils savent observer les réalités. Les épreuves que nous allons traverser vont être difficiles, mais elles exigent de la lucidité, ainsi qu’un mélange d’innovation et d’expérience mais ce sont les peuples qui sont importants et non leurs dirigeants.

Loïk Le Floch-Prigent

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