
Marc Bloch : de « L’étrange défaite à l’étrange déclassement » mêmes causes, mêmes effets
Dr Vincent CARRET / AMUF Var
Juin 2026
Aux grands hommes, le devoir de refuser les lâchetés et le déni des leçons de l’histoire.
Il est un exemple là où nous n’en n’avons plus, il incarne cette France qui résiste et qui veut rester debout.
L’annonce de l’entrée prochaine de Marc Bloch au Panthéon pourrait être comprise comme une tentative de s’injecter une dose de courage et de lucidité face au présent et au retour d’un passé vécu. L’écho contemporain est accablant.
« Qu’avez-vous fait de notre Justice, de notre éducation nationale, et de notre santé, piliers essentiels de la nation ? », un vent de colère inédit souffle sur nos élites et gouvernants comme jamais, Marc Bloch en cette veille du 23 juin les remet au centre de l’actualité, des responsabilités et des devoirs de conscience.
Marc Bloch n’était pas seulement un héros, il était une boussole. Résistant fusillé en 1944, Il entrera au Panthéon le 23 juin 2026 en permettant d’exhumer les leçons de « l’étrange défaite » sommet d’intelligence et de lucidité rédigé juste après la déroute de 1940, véritable appel au sursaut face à la trahison des élites, la paralysie administrative, l’esprit de soumission et de capitulation. Son message n’a jamais été aussi actuel à la veille d’enjeux de société des plus incertains à venir pour 2027.
Marc Bloch prévenait surtout que l’essentiel se jouait avant les crises ! Il adresse un message à la nation et à ses élites : « Une nation doit être lucide et regarder ses échecs en face, un peuple et ses gouvernants qui refusent l’autocritique préparent ses futures défaites, aimer son pays n’interdit pas de le juger sévèrement, au contraire, cela l’exige ».
Vivre avec les mêmes logiciels qui ont créé la défaite et le déclassement est une défaite avant tout intellectuelle au sens de l’intelligence et du courage, nos dirigeants continuent leur route et leurs politiques face aux réalités de demain confirmant l’adage « On ne confie pas la résolution des problèmes à celles et ceux qui les ont créés ou celles et ceux qui ne voulaient pas voir le problème parce qu’ils étaient le problème »
Bloch dénonçait, le culte excessif de la hiérarchie et de la verticalité rigide, froide et aveugle, la bureaucratie paralysante, le « culte du beau papier » des mots et de la COM, les habitudes figées et les certitudes du temps de paix sans se préparer au pire, le conformisme intellectuel, l’arrogance, le mépris du terrain, la séparation des deux mondes entre ceux qui décident déconnectés et ceux qui exécutent, soit « un véritable divorce » écrit Bloch, « la peur de mécontenter sa hiérarchie et ses gouvernants en se taisant » . Rien n’a changé !
Aux gouvernants, il demandait de gouverner le réel, non les procédures. Pour Bloch un état fort n’est pas un état qui multiplie les règlements, les normes, les procédures et directives, qui inondent un pays, c’est un état capable d’agir efficacement face au réel.
« La légitimité du pouvoir ne vient pas seulement des institutions mais de sa capacité à comprendre le monde et à agir à temps », son analyse et son diagnostic dépassaient largement le cadre militaire !
Bloch n’attribue pas à la seule Armée et son état-major incapable de vision et d’adaptation à la guerre moderne et aux changements de logiciels mais aussi à la myopie du peuple français dans son ensemble, un peuple mal préparé, endormi et hypnotisé dans la propagande de « tout va bien, vivez » alors que l’on sait qu’il n’y a pas de « ciel sans menace ».
Les Ministres et leur immobilisme dans leur mollesse ne sont pas épargnés et « l’abandon de leurs responsabilités confiées à des techniciens recrutés sur la même base corporatiste ( École Polytechnique, Science-Po, surtout) sont mis en cause , tout ce petit monde d’un entre soi qui se coopte et de protège de tout, dans une culture commune du mépris du peuple dont on sous-estime les ressources ».
Les partis politiques et syndicats dans leur esprit « petit bourgeois » obsédés par leur intérêt immédiat, au détriment de l’intérêt général du pays et de la nation suivront son constat.
Pour Bloch peu de gens sont aveugles, mais seulement personne n’ose élever la voix et dénoncer les carences, relayés par des élites françaises avec le soutien de la presse qui ont évité de réarmer les esprits face aux menaces, des élites encouragées par l’égoïsme et le cynisme économique de cette époque.
Contemporain, Marc Bloch ? Assurément !
Personne n’a entendu, personne n’a compris ! Les piliers essentiels de la nation, l’éducation, la justice, la santé, se trouvent aujourd’hui sous le regard de son jugement plus que jamais en phase avec le présent.
La faillite morale des classes dirigeantes reste une leçon profonde. Bloch accuse certaines élites d’avoir perdu le sens du service et de l’intérêt général pour des intérêts personnels et de carrières, une perte du courage intellectuel, l’esprit de responsabilité noyé dans les textes et procédures, la capacité à ne jamais se remettre en cause, actant la faiblesse de dirigeants d’une société à leur image devenue faible et dont ils se sont éloignés du réel.
« L’étrange défaite » est un texte posthume consacré aux causes de la débâcle de 1940 , redécouvert en 1990 qui surgit du profond des ténèbres françaises, pour comprendre comment la France a pu tomber si bas, pourquoi un passé millénaire a pu en un rien de temps s’effondrer dans ses structures, ses valeurs, ses piliers aussi essentiels qui faisaient sa force et sa reconnaissance au-delà des frontières. Cet écrit offre une exacte description des maux qui accablent la France d’aujourd’hui. Tout y est ! La santé est un de ces piliers et intègre plus que tout le message à nos élites de Marc Bloch. La Santé rejoint la Justice et l’Éducation nationale, mêmes causes, mêmes effets !
Pour la France, l’accès aux soins fut longtemps l’un des motifs de fierté collective. Or chacun peut aujourd’hui constater que quelque chose s’est défait. Comment comprendre qu’un système de santé reconnu par l’OMS comme meilleur système de santé au monde en 2000 ait été à ce point sacrifié ?
Cette défaite du déclassement n’est pas celle de la médecine française. Les compétences demeurent. Les soignants continuent d’accomplir des prouesses quotidiennes. Les chercheurs innovent. Les technologies progressent. Les dépenses de santé atteignent des sommes importantes. Pourtant le malade attend. Il attend un rendez-vous, un diagnostic, une place aux urgences, un lit à l’hôpital, un médecin traitant.
L’erreur serait de chercher des coupables individuels, des boucs émissaires faciles, confortables, pour regarder ailleurs, et invisibiliser les responsables et les responsabilités. Marc Bloch rappelait que « les grandes défaites naissent rarement de la seule médiocrité de quelques hommes et des acteurs de terrain. Elles résultent plus souvent d’un système qui a cessé de comprendre la réalité et qui prétend gouverner ».
Notre système de santé souffre précisément de cette maladie : la distance croissante entre ceux qui décident et ceux qui soignent et à l’ampleur d’une idéologie administrative qui paralyse toutes les énergies et les actions de terrain que sont les soins au plus près des malades.
Depuis trente ans, plus de vingt ministres de la santé sans cap, sans vision, se sont succédés, des réformes qui s’enchainent, des structures administratives qui s’empilent et se multiplient, des procédures de contrôles qui s’épaississent, des normes, des directives, des indicateurs qui prolifèrent partout et à une vitesse vertigineuse.
Chaque difficulté appelle une nouvelle déclaration administrative, chaque dysfonctionnement produit un protocole et des écrits supplémentaires, beaucoup d’écrits, comme si la complexité du réel pouvait être vaincue par l’accumulation de règlements pour dire que l’on fait quelque chose, des textes et des mots pour masquer l’impuissance de l’action, une saturation générale jusqu’à ne plus pouvoir lire ce que seuls ceux qui écrivent parviennent à lire dans leurs bureaux loin du réel. Ces écrits ne protègent plus, noyés dans la masse et les tonnes de procédures ils finissent par être inaudibles et invisibles.
Partout des textes et des écrits, des directives, des recommandations, sans aucune étude d’impact préalable !
Le soin repose sur les relations humaines, sur l’incertitude clinique, sur la capacité d’adaptation des équipes en lieu et place de celles et ceux qui ont oublié le réel. Lorsqu’un système exige de ses professionnels qu’ils consacrent une part croissante de leur énergie à satisfaire les exigences de la machine administrative, il finit par détourner les ressources de sa mission première, soigner, « là est votre principal problème » annonçait à Toulon, Madame Yaël Braun-Pivet , Présidente de l’Assemblée Nationale, lors d’un échange de terrain avec l’AMUF pour l’hôpital.
Les politiques d’injonctions contradictoires des administrations s’inscrivent dans l’analyse de Marc Bloch. Aux vieux logiciels usés qui ont participé au bilan actuel, on répond par les mêmes logiciels. On ne change rien de notre monde qui change y compris « dans un monde de crises qui durera » malgré les annonces à la nation faites par le Président de la République E. Macron, on persiste dans l’erreur et dans les certitudes inamovibles qui restent vérités comme en 1940.
Quel logiciel changer ? On ne demande pas aux forces régaliennes d’une nation dont la mission première est de protéger ses populations de produire et d’être rentables ou une valeur marchande, comment demander alors à la première Armée du pays celle des blouses blanches qui veille sur tous, en protection de tous, y compris de ses forces régaliennes quand il le faudra, Armée oubliée en première ligne et au front de toutes les crises, d’être sacrifiée sur l’autel des économies et des lois comptables ?
À l’image du Covid-19 et ses 170 000 morts, symbole des leçons oubliées de Marc Bloch d’une terrible défaite, nous payerons cher ce manque de vision et de préparation face aux alertes présidentielles devant la nation sur le monde à venir.
Comme en 1940 le danger réside moins dans l’absence d’intelligence que dans l’incapacité à reconnaitre nos erreurs. « Nous nous sommes trompés, avoir sacrifié l’essentiel, les acteurs de terrain dans tous les secteurs qui sont une richesse, par le tout comptable, partout, était une erreur, une vraie faute politique dont il faudra rendre des comptes un jour » avoue Henri Guaino, ex conseiller du Président Sarkozy.
Une autre leçon de Bloch mérite d’être méditée : Les élites sont particulièrement vulnérables lorsqu’elles se persuadent que leur avis suffit à comprendre le présent sans ne plus y être confrontées directement sur le terrain « à portée de baffes », c’est-à-dire confrontées au principe de réalités et de vérités de plus en plus violents.
La santé française a longtemps bénéficié d’une réputation d’excellence. Cette réputation était méritée. Pendant que les besoins augmentaient et que la population vieillissait, les attentes des populations évoluaient, l’aveuglement, le déni de réalités, et le mépris face aux alertes également.
Une société ne mesure pas seulement l’état de santé à ses performances statistiques, elle le mesure a une certitude concrète qu’en cas de besoin elle trouvera rapidement une réponse adaptée. Lorsque cette confiance s’effrite c’est le contrat social lui-même qui vacille.
Notre étrange défaite sanitaire et notre déclassement ne tiennent donc ni à un manque de talent ni à un manque de dévouement. Elle réside dans une difficulté collective à adapter nos institutions aux réalités nouvelles et aux menaces. Nous avons laissé creusé un fossé entre la logique du soin et celle de l’administration, entre les objectifs affichés sans aucune étude d’impacts préalables et le réel et l’expérience vécue, entre les réformes conçues d’en haut et les besoins observés sur le terrain.
Reconnaitre cette défaite n’est pas céder au déclinisme. Elle est un appel au sursaut et au courage des responsabilités. Marc Bloch écrivait pour comprendre, non pour accabler, pour affronter les vérités. L’exigence qu’il nous lègue est celle de la lucidité. Les nations commencent à se relever lorsqu’elles acceptent de regarder leurs échecs en face, lorsqu’elles acceptent de rendre des comptes, tout l’opposé de « Droit dans le mur et du refus de reconnaitre nos erreurs » de JF Kahn.
Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir comment sauver un système réputé excellent, il est de comprendre pourquoi un pays riche de professionnels compétents, de connaissances médicales avancées et de ressources considérables peine désormais à garantir ce qui devrait constituer sa mission la plus élémentaire : permettre à chacun d’être soigné à temps, et de s’assurer pouvoir protéger ses populations en situations de crises.
Une démocratie à travers ses élites ne survit que si elle accepte l’examen de conscience et si elle parvient à sortir du déni et de l’aveuglement, et à s’adapter et comprendre le monde qui change.
Devoir faire appel en 2026 à la parole de Marc Bloch pour la rendre toujours présente pour la défense des piliers essentiels de la nation est une fierté et un honneur.
« La plus haute forme de l’espérance a dit Bernanos, est le désespoir surmonté », Panthéoniser Bloch ne nous sauvera pas, le relire, peut-être.
Dr Vincent CARRET
AMUF Var








