Les dangers et bonheurs  de Vivre sa vie !

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Charles Berling codirecteur des théâtres Liberté-Châteauvallon scène nationale  adapte sur scène  « Vivre sa vie » de Jean-Luc Godard dans le cadre du festival « off » d’Avignon.

À partir d’un film
« Vivre sa vie », est un film sorti en 1962 avec Anna Karina dans le rôle-titre. Il raconte la vie de Nana qui rêve de devenir actrice avant de finir prostituée. Charles Berling y fera entendre la voix de femmes. Hélène Alexandridis, Pauline Cheviller, Sébastien Depommier et Grégoire Léauté feront résonner  le destin magnifique et tragique de Nana, qui veut « vivre sa vie ».

Le statut des femmes dans le monde du spectacle
On peut  résumer cette pièce  en une phrase. Une jeune femme qui veut être actrice se trouve dans la nécessité de se prostituer et meurt victime de la guerre entre deux maquereaux. C’est l’histoire d’une jeune femme anéantie. Simone Weil, dans un texte à la fin de la pièce, interroge le statut de la force dans L’Iliade et la définit comme ce qui peut broyer et annihiler la grâce. Nana, belle et libre, est ainsi broyée. C’est exactement ce que montre Godard et qu’interprète Anna Karina dans le film. Vivre sa vie est d’abord l’histoire très forte d’un destin broyé. Charles Berling précise dans une revue spécialisée : « J’ai adapté librement le scénario entre le détachement de l’humour et une profonde tragédie – un entremêlement qui m’intéresse beaucoup – et en douze tableaux très abrupts, ce qui en fait l’inverse d’un mélo. »

Une actualisation bien venue
L’actualité rattrape cette  fiction. Les comédiens sont de plus en plus considérés comme des marchandises. A l’intérieur de ce mépris (non-respect de la valeur  véritable de quelqu’un), les femmes sont traitées comme telles. Les jeunes actrices et acteurs sont confrontés à une relation souvent douteuse avec les bailleurs de fond et les maîtres de casting. Ainsi la belle Nana rêvant d’être actrice, n’est pas l’héroïne de Zola mais bien le nom banal que les hommes légers emploient lorsqu’ils ricanent entre eux de leurs bonnes fortunes « Cette  nana je me la suis faîte ! » N’oublions pas qu’il y a souvent un canapé dans les bureaux des directeurs, disait en son temps Sacha Guitry ! On peut donc, de plus en plus, s’interroger sur la  nature du regard porté sur les actrices dans ce métier. C’est tout à l’honneur de Charles Berling, ce grand séducteur, de soulever le manteau de Noé de ces pressions sexuelles dans le métier qu’il connaît bien. Godard parle d’ailleurs de cela. La première passe que fait Nana, c’est avec un photographe de cinéma. Bien sûr, si je suis gentille avec lui, ça ira mieux, se dit-elle, comme d’autres se le disent. Peut-être n’y a-t-il pas viol, mais il y a une pression permanente. En droit actuel  concernant le   viol il y a désormais inversion de la charge de la preuve. Ce n’est plus à la jeune comédienne de faire la preuve du pretium doloris, mais c’est au suspect de prouver qu’il n’a jamais fait pression…Le droit a donc évolué. Cette actualisation du problème à partir d’un film des années soixante est donc une  bonne idée.

La nouvelle voix des femmes
Les femmes sont d’ailleurs  bien présentes dans  cette aventure. Pauline Cheviller, qui interprète Nana, est à l’origine de ce projet Irène Bonnaud   signe la dramaturgie. Il y aura  aussi des textes de Marguerite Duras, Simone  Weil, Grisélidis Réal,  Virginie Despentes, pour appuyer les points de vue féminins. Quelques messieurs distingués sont aussi convoqués pour  la bonne parole : Ibsen, Wedekind, Bernard-Marie Koltès et jusqu’au vieux Sophocle qui y va de sa sentence

Rappelons que dans le film de Godard, que l’on peut revoir pour l’occasion, le philosophe Brice Parain parle pendant un quart d‘heure : « on ne pourrait plus le faire au cinéma, mais le théâtre l’autorise encore parce qu’il est l’endroit du langage et de la confrontation d’idées. »précise Berling.

Je me souviens d’une réplique du film qui m’a toujours sidéré par ce présupposé méprisant vis-à-vis des femmes. « « Injure-la,  dis l’ami du maquereau qui la convoite, si c’est une pouffiasse, elle répondra, si c’est une femme du monde elle ne dira rien. » Devant cette alternative où le perdant est déjà désigné d’avance, la jeune femme ne peut esquisser qu’un  triste sourire.

Jean-François Principiano

« Vivre sa vie » de Charles Berling  adaptation libre du scénario du film de Jean-Luc Godard jusqu’ au Dimanche 28 juillet Avignon Off. Théâtre des Halles rue du Roi René à 19h ; relâche les 9, 16 et 23 juillet. Tél. : 04 32 76 24 51. L’œuvre sera donnée à Châteauvallon scène nationale  en ouverture de saison les 26, 27 et 28 septembre à 20h 30.

Jean-François Principiano

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