La Chauve-Souris la pathétique légèreté viennoise

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Troisième opérette de Johann Strauss (1825-1899), Die Fledermaus, est un chef d’œuvre du genre, unanimement apprécié tant pour ses qualités musicales exceptionnelles que pour la pertinence de son livret.

Le raffinement et les trouvailles musicales en font une des œuvres les plus populaires du répertoire et nécessitent des chanteurs d’opéras et des acteurs confirmés. Son ouverture fascinante, le trio de l’acte I, l’ensemble et  la valse de l’acte II, les airs d’Adéle et de Rosalinde  entre autres, conduisirent au succès éclatant et à la célébrité de cette joyeuse partition.

Inspirée par une pièce de Meilhac et Halévy, La Chauve-Souris reçut un accueil mitigé lors de sa création au Theater an der Wien en avril 1874, avant de s’imposer comme l’un des  chefs d’œuvre de la musique lyrique viennoise.

L’action se situe à Vienne et se déroule pendant une nuit de réveillon de folie. Elle raconte la vengeance minutieusement organisée du notaire le Dr Falke envers son ami Gabriel von Eisenstein, qui l’a contraint il y a trois ans au retour du bal costumé de la Saint Sylvestre, à traverser la ville en plein jour,  déguisé en chauve-souris.

Acte 1
Chez Eisenstein. C’est le matin du 31 décembre. Gabriel von Eisenstein (ténor), mari volage et jaloux est condamné à 8 jours de prison pour injure sur agent public. Il doit regagner  la prison avant minuit. Sa femme, Rosalinde (soprano), marivaude avec Alfred (ténor), un ancien amant.

Le docteur Falke, pour assouvir sa vengeance, invite séparément  chacun des protagonistes, même la servante Adéle qui empruntera une robe de sa maîtresse, à  venir  déguisés et masqués à un  grand bal, le soir même, dans le palais du prince russe Orlovski.

Adèle et Eisenstein partis, Franck (baryton),  gouverneur de la prison, vient  chercher son prisonnier ; il arrête Alfred qu’il prend pour Gabriel.

Acte 2
Chez le prince Orlovski. Prévenue par Falke, Rosalinde, qui veut donner une leçon à son mari volage,  arrive déguisée en comtesse hongroise. Grand air sur un rythme de Csardas.  Elle séduit Eisenstein qui ne l’a pas reconnue, et lui soutire sa montre en gage de son amour.

Franck, qui a rejoint le bal, se lie d’amitié avec Eisenstein, Adéle  et sa sœur  avant de quitter la soirée pour rejoindre la prison. Notons que dans cet acte la musique décrit parfaitement le tourbillon de la fête et cette pathétique fraternité de l’ivresse collective. Sans vulgarité ni grossièreté. La musique de Strauss se hausse à un niveau insoupçonné  dans le grand ensemble (Brüderlein und Schwesterlein) qui précède le galop final.

Acte 3
Dans la prison, où l’on découvre le gardien Frosch (rôle parlé) et ses facéties, Franck le directeur de la prison est rentré complétement ivre. Arrive Adèle qui vient lui demander son soutien pour devenir chanteuse, puis Esenstein toujours  déguisé, tout aussi éméché. Arrive enfin, Rosalinde qui veut faire sortir Alfred de prison. Le quiproquo est général lorsque tous les protagonistes se dévoilent et  que le dénouement se fait dans la joie, le pardon et la bonne humeur par la louange du Champagne  et de l’ivresse !

Le sens de l’œuvre : la vie est un jeu de dupes à prendre à la légère.
La Chauve-Souris, comme tout vaudeville, a pour principal ressort dramatique un jeu de dupes dans lequel chaque manipulateur est manipulé par un autre. C’est un jeu de la mauvaise foi individuelle et collective dans lequel personne n’a intérêt à dire la vérité, car dire la vérité reviendrait à dévoiler la réalité de son statut social  que l’on souhaiterait plus prestigieux.

En même temps, c’est aussi un véritable jeu de société dans lequel toutes les mystifications peuvent s’épanouir parce que seul le dérèglement semble avoir force de loi. Mentir signifie dans La Chauve-Souris affirmer sa place dans un ordre construit sur le refoulement et l’illusion. Mentir, c’est le refus de savoir, de se plier au principe de réalité, c’est à la fois une négation du réel et un catalyseur de l’action.*

La course aux ambitions
Dans la salle de bal du deuxième acte (sans doute le plus beaux des trois), tous les personnages sont venus sous une fausse identité, bal masqué oblige, et tous sont là, sans le savoir, parce qu’une main invisible les a conduits jusqu’à ce palais où ils ne sont rien d’autre que les pantins d’un scénario vengeur.

Tous ont répondu à une invitation à cette soirée coquine  qui a réveillé en eux une pulsion de désir. Et toute la journée ils ont manigancé pour participer à ce vertige collectif. Chacun est venu en suivant l’appel de sa propre ambition de jouissance.

En arborant des masques qui les démasquent dans leur idée fixe de promotion sociale – Adèle, la domestique, se fait passer pour actrice et porte la robe de sa patronne, la patronne se fait passer pour une comtesse hongroise aux talents lyriques exceptionnels, le mari pour un marquis français séducteur et ainsi de suite.

On peut certes voir en eux les victimes d’une machination, mais ils sont en premier lieu les victimes de leur propre mensonge. La raison pour laquelle le maître du jeu, le docteur Falke, victime lui-même trois ans auparavant d’une mauvaise plaisanterie dont il veut se venger, n’a eu aucun mal à attirer tout le monde dans ce traquenard, c’est qu’il est bien conscient de leur besoin d’illusion.

La farce générale de la bourgeoisie 
Si les  opéras-bouffe d’Offenbach  décrivent une société française parodique et caricaturale, la Chauve-Souris use d’une critique plus  insidieuse et inquiétante.   Le public  viennois était composé d’une grande bourgeoisie libérale, politiquement muselée et impuissante, mais influente sur la place financière et la scène culturelle où elle prenait sa revanche sur l’aristocratie dont elle était exclue.

En investissant dans la pierre, en spéculant en bourse et en se faisant mécène des arts, le but ultime restait cependant d’intégrer la forteresse réputée imprenable de la Cour  de l’Empereur en obtenant un anoblissement. Pouvoir orner son nom d’une particule représentait la plus-value suprême.  Un nombre considérable de fonctionnaires, d’officiers, de banquiers et d’industriels furent anoblis entre 1848 et 1914, mais ces « parvenus » ne récoltaient que du mépris de la part de la vieille noblesse autrichienne.  Rien d’étonnant donc à ce que le personnage issu d’une authentique noblesse russe, le prince Orlovski, n’ait, lui,  pas besoin de masque. C’est le maître de la soirée qui, dans la tradition aristocratique, offre dans son palais une fête. Il peut ainsi exhiber son ennui et son  mépris à visage découvert et s’exprimer librement dans son air célèbre souvent chanté par un travesti (mezzo ou ténor).

« Je voudrais tout d’abord que vous fassiez connaissance avec les traditions de mon pays ! Je convie volontiers des invités chez moi, et l’on y vit plutôt bien. Je ne m’y ennuie pas moins cependant, quoi que l’on fasse, quoi que l’on dise ; mais ce que je m’autorise comme maître de maison, je ne puis le souffrir de la part de mes invités ! Et si je vois quelqu’un chez moi s’ennuyer, je le saisis sans me gêner et je le fiche à la porte. Et demandez-moi, je vous prie – pourquoi j’agis ainsi ? C’est ainsi, chez moi, une habitude, chacun à son goût »**.  

La banalisation de l’adultère
Dans La Chauve-souris, c’est la banalisation de l’adultère qui frappe par  son intégration dans les affaires courantes en quelque sorte : il relève davantage d’un passe-temps que d’une transgression, d’un jeu avec l’interdit, à l’instar d’enfants qui jouent à se faire peur.

La scène du premier acte dans laquelle Rosalinde est surprise avec son amant en est un bel exemple. Alfred, qui n’a pas vu sa maîtresse depuis de longues années, à peine entré dans le salon, s’empare aussitôt de la robe de chambre du mari, posée sur un fauteuil, pour se mettre à son aise. Ainsi vêtu, il compte d’abord dîner avant de passer à autre chose. Lorsqu’arrive le directeur de la prison pour arrêter Gabriel von Eisenstein, Rosalinde n’a aucun mal à faire passer Alfred pour son mari. Un peu comme si la transgression  de l’ordre familial était banalisée, acceptée par tous y compris par le public et la censure.

Un étourdissement pathétique
Il n’y a dans cette œuvre aucune conscience   morale ni  engagement idéologique. Le seul terrain où les différentes couches sociales peuvent entrer en contact, c’est celui de l’érotisme et de la sexualité. Et au vu des nombreux obstacles qui se présentent chaque fois que les conditions d’un passage à l’acte semblent réunies, l’on peut aussi s’interroger sur la possibilité de passer outre le code moral que cette société inégalitaire envisage sans cesse d’enfreindre. Comme par hasard, au moment décisif, le temps joue toujours contre les séducteurs. Soit qu’un personnage fasse irruption dans la pièce, soit qu’une intervention mécanique, sous la forme d’une grande horloge, sonne la fin des réjouissances  comme un aveu d’impuissance.

Si incontestablement le deuxième acte est une réussite musicale et dramaturgique, le troisième est une sorte de déconfinement narratif puisque le principe de réalité reprend ses droits ce qui donne à cette œuvre son arrière-goût désespéré. Il faut tout changer pour que rien ne change.

Il faut tout masquer pour pouvoir vivre sans voir la catastrophe finale arriver. S’étourdir  dans une  apparente joie de vivre à la veille de la guerre de 14-18 qui conduira à  la disparition de l’empire des Habsbourg.

Jean-François Principiano

*Sources Yasmin Hoffmann  Quelques vérités à propos du mensonge Cahier d’études germaniques.

**en français dans le texte

 

 

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