« De l’autre côté du brancard »

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Docteur Vincent Carret

Nous y passons tous, vous y passerez toutes et tous.

Il est un monde que l’on ne veut pas voir, que l’on refuse de voir, il n’est pas pour soi il est pour les autres, et pourtant….

Anonyme, fort, puissant, faible, oublié du monde, de la vie et de la société, acteur connu, élu, journaliste influant, directeur général, préfet, procureur, médecin, avocat, juge, qui que nous soyons, discret et silencieux parmi nous, tous rejoindront un jour ou l’autre les 22 millions de passages annuels aux Urgences soit un tiers de notre population tous les ans

Le sort de la vie en veut ainsi, il est cette égalité partagée de tous que nul ne maitrise et ne dirige.

Passer de l’autre côté du brancard n’est jamais un moment heureux ou choisi, il est toujours imposé par la vie quand personne ne s’y attend. Sentiment d’injustice, de sort contraire, de karma, triste, dramatique, réconfortant, parfois et souvent aussi à l’issue heureuse, il est un moment enrichissant et de prise de conscience pour tous.

« Avant je ne savais pas, avant ça ne me concernait pas, aujourd’hui oui. »

L’attention exigée pour soi dans un monde devenu indifférent à l’autre exige soudainement le rappel de l’attention qui aurait dû naturellement être portée aux autres et bien trop souvent sacrifiée. Je veux pour moi ce qui m’est indifférent pour les autres.

Le médecin et le soignant n’échappent pas eux non plus au sort de la vie, beaucoup oublient qu’ils sont aussi des usagers et des patients, malades, et qu’ils connaissent eux aussi l’expérience « de l’autre côté du brancard ». De ce statut nouveau et singulier que rien ne peut faire taire dit de « patient expert, voire super expert » qu’ils méritent, se dégagent une conviction et une certitude, celles des combats menés jusqu’à présent pour le bien commun le plus puissant et le plus précieux pour chacun d’entre nous à savoir soigner.

Rien ne légitime autant cette expérience et ce passage de « l’autre côté » pour devoir poursuivre l’engagement et l’investissement de tous à ne jamais renoncer pour soigner et à résister, parce que soigner aujourd’hui c’est devoir résister au quotidien.

De ce « statut privilégié » de « patient expert » de l’autre côté du brancard qui n’en n’est pas car forcé et obligé par la vie, la facilité du fameux « avant je ne savais pas » ne permet plus aux consciences de s’inscrire en excuses.

Soigner c’est résister ! Tous les soignants de France et du Monde le savent pour le vivre. Résister par devoir humain et obligation là où les résistants depuis toujours ne sont pas légion marque un grand vide au sein de nos sociétés, ce vide des consciences face aux dangers et crises qui nous rappellent la solitude et l’abandon que beaucoup vivent dans les combats sanitaires. Marc BLOCH entré récemment au Panthéon « des grands hommes », nous le rappelait : un à deux millions de résistants sur un peuple de soixante millions lors de la dernière guerre de 1939-1945, pas plus, et des similitudes pour notre santé et système de soins aujourd’hui au regard de l’acceptation et du silence général.

« Mais où sont-ils tous, immobiles, absents, silencieux, éteints, disparus et anesthésiés pour ne pas s’engager dans la défense de l’essentiel et une de nos priorités, notre santé ? » crient celles et ceux qui finissent par rejoindre la file d’attente annuelle des Services d’Urgences et leurs 22 millions de Français en oubliant qu’ils appartiennent eux aussi à la masse si silencieuse qu’ils dénoncent.

L’autre côté du brancard s’accompagne tôt ou tard pour nous tous d’une forme de « mea culpa », d’excuses et de demande de pardon pour ne pas s’être plus encore investi et avoir réagi face à des choix et décisions de société qui se sont inscrits contre l’intérêt général, contre tous au regard de l’évolution de notre monde. Ce mea culpa et cette culpabilité vont certainement s’intensifier au regard des annonces et des alertes de société surtout quand elles proviennent des plus hautes instances de la nation pour affronter l’avenir.

Un jour, le jour où chacun rejoindra la file des 22 millions annuels aux Urgences, les esprits se réveilleront et comprendront.

De cette position et de cette attente qui conduisent à réfléchir et se recentrer sur l’essentiel de nos vies à savoir l’existentiel et non plus le matériel, les images et souvenirs de la vie, des siens, et de ses proches, se mettront comme pour tous à défiler et à interroger sur le vrai sens de la vie.

L’indifférence à l’autre et le tout centré sur sa petite vie et sa petite personne qui seules comptent appartient au nouveau monde actuel, celui des violences. L’indifférence à l’autre est une violence. Celle et celui qui ne se sentaient pas concernés redécouvrent subitement le sens perdu et abandonné des choses essentielles de la vie et cette forme de violence personnelle à laquelle il a fini par adhérer.

De ces regrets d’une vie pour s’être affranchi du sens perdu de l’essentiel il appréciera sur son brancard un regard, un geste, une attention, une parole sensible et réconfortante, une délicatesse encore possible dans un monde rare encore préservé et pour lequel il ne’ s’est pas manifesté.

Il observera celles et ceux qui courent de brancards en brancards, de perfusions en perfusions, de bilans en bilans, de sondes en sondes, d’appels en appels tous prioritaires et en exigence, sans beaucoup de merci ou beaucoup moins que ce que l’on pourrait attendre et entendre.

Il ressentira aussi le désengagement humain obligé et imposé au pied du lit et du malade pour toujours plus d’écran informatique qui a pris le temps et confisqué l’essentiel et la tristesse des visages sous tension et pression permanente.

Il fait froid sur le brancard ou sur la table de Coronarographie pendant que les Cardiologues cathétériseurs débouchent les coronaires et posent leurs stents, une couverture vient recouvrir le bas du corps. Le passage des introducteurs en zone sensible fait mal, l’anesthésiste vient apaiser les grimaces d’un visage qui s’en remet aux mains de ceux qui pour la plupart n’existaient pas jusqu’à ce jour.

De son brancard le trésorier comptable prie : « Pourvu que l’humain résiste aux chiffres, aux courbes et statistiques qui dictent en permanence ma vie » dont la vie de celles et ceux qui ce jour veillent sur lui et qu’il ne soit pas considéré comme une case à remplir, il sera vite rassuré l’humain pour les soignants prime sur tout et primera toujours sur ses chiffres qui ne soignent pas et dont aujourd’hui il ne veut pas en payer le mauvais prix ou la sanction à titre personnel.

À ceux qui acceptent de voir sans tourner le regard de ces brancards vous verrez aussi une main âgée et seule sous un drap et sa couverture tenue par une infirmière ou une aide-soignante pour unique et seul accompagnement et adieu dans une fin de vie où beaucoup dans la solitude et l’abandon y fermeront une dernière fois les yeux.

Dans les bras de sa maman, ce bébé de quelques jours fait lui aussi bien tôt dans la vie la connaissance de ce monde des brancards aux Urgences. Inquiet ce jeune couple un peu perdu trouvera le réconfort d’une équipe qui prendra tout son temps pour rassurer et écouter là où plus grand monde ne semble écouter

De ce brancard mis en attente parmi tous vous entendrez aussi des cris, des éclats de rire pour conjurer le sort, mais aussi des colères et verrez des larmes de celles qui se cachent pour ne pas être vues parce que soignants du bon côté du brancard il faut tenir bon pour toutes et tous.

Il y a peu de merci et de reconnaissance autour des brancards comme si tout était dû et un dû à sens unique, dans une société de plus en plus perdue et en quête urgente de retour de sens surtout quand on souhaiterait ce retour à son service et pour sa personne.

Passer de l’autre côté du brancard dans ce monde de « table rase sur tout » reste une expérience enrichissante bien que douloureuse et une leçon de vie. Elle nous apprend beaucoup avant toute chose sur nous-mêmes avant d’apprendre sur les autres, que les luttes et combats oubliés et négligés pour les autres le sont et le seront tôt ou tard pour soi-même et les siens.

« Sauvez l’hôpital et vos soignants qui se battent pour vous, un jour ils vous sauveront » écrivait le Professeur André GRIMALDI lors de l’épisode du Covid-19 ! Toutes les crises à venir, personnelles et collectives, remettront à l’ordre du jour et du réveil des consciences ce rappel et principe de réalités.

Puissants, faibles, forts, anonymes, privilégiés, oubliés de la vie, qui que vous soyez, l’autre côté du brancard vous apprendra à ne plus se mentir, « avant je ne savais pas, ou plutôt je ne voulais pas savoir, maintenant je sais », telle est la leçon de vie retenue par tous, parfois bien tard, hélas.

Dr Vincent CARRET
AMUF

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