« Choose France » : une illusion qui va nous couter cher !

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Loïk Le Floch-Prigent

Depuis des années, pour cacher notre incapacité à doter notre industrie en fonds propres à partir de l’épargne nationale on recherche à l’étranger lointain les capitaux destinés à investir en France et créer de l’activité et de l’emploi ! Ainsi se gargarise-t-on d’être devenu un pays « attractif » et à l’issue de grandes messes internationales remplit-on la presse de chiffres prometteurs et d’emplois créés…pour plus tard. Croyons-nous vraiment ce que nous lisons alors ou, dans le déni de réalité qui caractérise la période actuelle, voulons-nous nous bercer d’illusions ? En tous les cas les bonnes questions ne sont pas posées et l’avenir qui semble tracé aura du mal à se réaliser.

L’épargne des Français est une des plus élevées au monde par tête d’habitant, le phénomène s’est encore accéléré pendant la pandémie et cependant l’industrie manque de fonds propres, l’épargne y arrive très peu, pourquoi ? Parce que les entreprises moyennes et petites implantées principalement en France et s’appuyant sur le marché national ne sont pas très performantes en résultat. Sont-elles mal gérées ? Non, au contraire, mais elles sont l’objet d’impôts, taxes et contributions diverses qui affectent leur rentabilité et elles sont  souvent perturbées par une application tatillonne des codes du travail et de l’environnement. Quand on peut investir dans une production à l’étranger on atteint, en général, de meilleures performances en rentabilité du capital.  C’est ainsi que l’on a orchestré depuis des années des délocalisations préjudiciables à l’équilibre social et économique de notre pays.

Nous déménageons et d’autres viennent s’installer ! Pourquoi ? D’une part parce que la productivité et l’inventivité des producteurs français est connue dans le monde et d’autre part parce que les conditions qui sont faites à ces investisseurs sont bien meilleurs que celles offertes aux nationaux traditionnels. Pour s’en persuader il suffit de jeter un œil sur les subventions qui ont été accordées fin 2020 aux sous-traitants aéronautiques et automobiles, la moitié au moins a été absorbée par des entreprises filiales de groupes internationaux alors qu’elles représentent bien moins dans les industries de ces secteurs. On les recherche, on les reçoit comme des seigneurs et, en faisant leurs calculs, ils s’aperçoivent qu’ils peuvent y gagner, c’est ce que l’on appelle « l’attractivité « de la France. Nous nous comportons par là comme un pays en voie de développement qui veut augmenter les implantations pour soutenir l’activité nationale. Mais ces pays où nous avons investi ces dernières années nous ont appris deux compléments majeurs à cet accueil favorable, la nécessité de « transferts de technologie » et le « local content « c’est-à-dire le pourcentage élevé de sous-traitance locale exigé pour favoriser l’investissement. C’est donc sur ces deux critères plutôt que ceux largement diffusés sur les montants des investissements et les emplois à créer qu’il faut juger de l’intérêt ou non des projets.

La pandémie nous a appris que notre pays (et l’Europe tout entière) était devenu très dépendant des « manufactures » asiatiques, chinoises et indiennes. On en a profité pour célébrer les différences salariales « qui expliquent tout ». C’est profondément inexact pour bon nombre de fabrications, ce sont beaucoup plus les conditions générales offertes aux industriels qui ont conduit à la fuite des productions dont la conséquence est le risque de pénurie et la désorganisation de secteurs entiers.  Par exemple les évolutions techniques décidées par les autorités européennes, nationales, locales sur le marché de l’automobile, et non par l’attente des consommateurs, ont perturbé l’ensemble du secteur au point qu’il faille en urgence investir dans l’électrique où nous avions prévu une entrée plus progressive. Pour la France l’automobile pèse un tiers de l’activité, c’est le cœur de la mobilité réelle. L’investissement dans les batteries et dans les bornes de recharge peut être l’occasion, ou non, de revenir techniquement et industriellement dans la course mais le succès viendra de notre aptitude à relever le double défi de la propriété industrielle du futur et celui des fournitures en sous-traitance. Tous les emplois supprimés par l’abandon du véhicule thermique, de l’ordre de 100 000, on ne les retrouvera pas de sitôt, mais on peut essayer d’anticiper sur l’écosystème nouveau et sa faculté d’entrainement. Il est clair que le circuit court passe par des accords avec les compagnies asiatiques, mais la recherche scientifique et technique nationale doit être aussi mobilisée, la prise de brevets futurs parfaitement cadrée et le « local content » maitrisé.

Il en est de même dans deux domaines où nous étions autrefois (hier ! cela va vite) précurseurs, la pharmacie et les semi-conducteurs. Dans les deux cas, il s’agit de faire revenir de la chimie compliquée au pays et donc de faire « coller » des normes et règlements aux dures réalités de la vie industrielle. Si les pouvoirs publics sont cohérents et décidés ce peut être l’illustration d’une politique environnementale réelle, c’est-à-dire avec des prescriptions adaptées aux investissements prévus au détriment du règlement « tableau Excel » coutumier. Car les cahiers quotidiennement évolutifs des normes sur la chimie posent des problèmes d’autant plus insurmontables qu’ils sont inutiles pour la protection des salariés comme des citoyens. Il faudra prévoir des coopérations avec les fabricants actuels et apprécier les possibilités de transfert   de technologies actuels comme futurs.

Il va falloir ainsi « revenir » dans un grand nombre de secteurs que nous avons abandonnés, des mauvaises habitudes ont été prises, celles, en particulier, de favoriser le prix de production du lointain sans chiffrer l’intérêt de la proximité -flexibilité, rapidité, maintenance…- et de laisser acheter des entreprises moyennes à niches par des grandes compagnies chinoises ou américaines dont l’objectif premier est de se saisir des avancées techniques pour effectuer plus tard la production ailleurs. Pour éviter cette déperdition de compétences et d’une certaine façon la poursuite du désengagement industriel de la France, il faut une vigilance et des solutions. Les industriels eux-mêmes viennent proposer aux pouvoirs publics des solutions de maintien d’activités mais ils sont très souvent balayés par les illusions de l’arrivée d’amis venus d’ailleurs  « qui nous veulent du bien » ! Il serait bon de repréciser aux administrations et aux Ministres que la « préférence nationale » doit être au moins étudiée !  Les industriels étrangers ne sont pas critiquables et la mondialisation se poursuit pour nous comme pour eux, simplement il faut une volonté de sauvegarder et développer le bien commun représenté à la fois par les grandes opérations et l’ensemble du tissu industriel national, l’écosystème scientifique et technique.

À cet égard la manifestation « Choose France « voulait démontrer la grande ouverture de la France sur l’industrie mondiale, personne n’en doute, mais il faut désormais regarder de plus près où est notre véritable intérêt sous peine de poursuivre une politique d’abandon et d’illusions.

 

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