Avant-hier, le préfet du Var qui est dans son rôle avait pris soin de s’entourer de la police nationale, de la gendarmerie, du procureur de la République, de la directrice Interrégional des douanes, de la directrice des services pénitentiaires, de sa directrice de cabinet en charge de la sécurité routière pour faire le point un an après la mise en place de la loi du 13 juin 2025 ayant pour objectif de sortir la France du piège du narcotrafic.
Rendons ici hommage à ces femmes et à ces hommes qui s’acharnent à faire respecter la loi en ayant peut-être les jours de lucidité l’impression de remplir le tonneau des Danaïdes. Il n’est pas question ici de faire l’apologie des drogues ni douces ni dures ni même en vente libre comme le tabac ou l’alcool. Même si avoir le foie chagrin dans le pays du vin c’est être patriote.
En matière de stupéfiants soyons clairs, si cela faisait le bonheur des gens on n’en trouverait pas à tous les coins de rue.
Baba cool
Je vous parle d’un temps que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. En ce temps-là en France les consommateurs de marijuana étaient au modèle de leurs cousins d’Outre Atlantique. Les hippies se réunissaient à Woodstock et les Baba cool envahissaient le Larzac. Les fleurs poussaient dans les cheveux et Make Love not War était un cri de ralliement. C’était chouette de faire tourner le joint assis par terre en écoutant de la musique qui faisait planer.
Aujourd’hui, on laisse toujours nos enfants se pourrir la santé mais c’est la rentabilité d’un point de deal qui guide les pas et c’est la Kalachnikov qui est le juge de paix.
Les choses changent, l’administration s’adapte
Depuis 50 ans au moins, on nous parle de la lutte contre la drogue. Au moins une fois par semestre le ministre de l’Intérieur invite la presse à le rejoindre sur un point de vente pour annoncer qu’il est supprimé. Au moins une fois par an le ministre de la Justice donne une conférence de presse pour annoncer qu’il est demandé aux juges d’être plus fermes et régulièrement les préfets invitent la presse pour communiquer les bons résultats en matière de lutte contre la drogue dans leurs départements.
Avant-hier, le procureur de la République a même trouvé un slogan qu’il croit efficace : « S’il n’y a pas de consommateurs, il n’y a plus de vendeurs » c’est beau comme l’antique mais en aquaplaning, loin de la réalité. Par contre, ça fait mouche à l’oreille des journalistes qui sont toujours à la recherche d’un inter-titre.
Le cannabis demeure de très loin la drogue illicite la plus consommée en France. En 2023, 21 millions de personnes âgées de 11 à 75 ans l’ont expérimenté, dont 5 millions au cours de l’année et 1,4 million de manière régulière. Près de 900 000 usagers en consomment quotidiennement. Les autres substances illicites restent moins répandues mais concernent néanmoins des millions de personnes. La cocaïne a été expérimentée par 3,7 millions de Français, avec 1,1 million d’usagers dans l’année. (source https://www.info.gouv.fr/actualite/narcotrafic-une-consommation-en-hausse-un-trafic-toujours-plus-visible)
Aujourd’hui toutes les couches sociales sont concernées. Un député s’est fait prendre en achetant de la drogue à un mineur dans le métro, les gens du show business sont légion à fumer du shit et une addictologue nous a confié que dans ses patients elle a des employés du BTP, des cuisiniers, des avocats qui ne consomment pas de la drogue pour planer mais pour tenir la cadence, pour être plus performant.
Espérer que tous ces gens cessent de consommer sur ordre de l’administration laisse comprendre qu’entre le bureau du procureur et le trottoir il y a un fossé, que dis-je …un gouffre.
Business is business
En 2023, le marché français des drogues illicites (hors Outre-mer) est évalué à 6,8 milliards d’euros en moyenne (fourchette comprise entre 3,8 et 9,7 milliards d’euros), contre 2,3 milliards en 2010 et 4,4 milliards en 2017 (source Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives). On parle d’une véritable industrie qui recycle tout cet argent sale grâce à des magasins qui ont pignon sur rue sans avoir obligatoirement de nombreux clients.
Cet argent sale alimente une économie parallèle, le crime organisé, des mouvements religieux qui savent en tirer profit, en un mot la vermine. Tout le monde le sait mais le personnel politique préfère regarder ailleurs. À tel point qu’il est devenu tabou d’évoquer le sujet.
Nous laissons nos enfants s’empoisonner, nous laissons nos adolescents mourir sous les balles pour une guerre de territoire, en évitant de poser les questions qui dérangent.
Tout ça pour ça ?
Combien coûte chaque année à la collectivité cette lutte permanente contre les vendeurs et les consommateurs en France ? Nous n’avons trouvé aucun chiffre vérifiable et la réponse d’un haut gradé parisien de la police nationale est sans appel : « Ce n’est pas le problème ». Depuis 50 ans les quantités augmentent comme les consommateurs. Ça coûte de plus en plus cher à la collectivité pour un faible résultat mais … Ce n’est pas le problème.
En plus de ces sommes faramineuses, les policiers, les gendarmes n’auraient-ils pas mieux à faire ? Les juges ne pourraient-ils pas cesser de perdre du temps à tirer les oreilles de ce consommateur occasionnel ? Quel est le pourcentage des amendes forfaitaires (200€) réellement payées ? Près de 500.000 amendes forfaitaires délictuelles ont été enregistrées par les services de police en 2024, selon une étude du service statistique du ministère de l’Intérieur. Depuis 2019, 1,6 million d’amendes ont ainsi été dressées. Sans qu’on sache réellement leur taux de recouvrement. (source https://www.banquedesterritoires.fr) Selon un policier à la retraite qui préfère garder l’anonymat, c’est au mieux 30%.
Tout ça pour ça ?
Comparaison n’est pas raison
Quand il s’agit de l’âge de départ à la retraite (par exemple) le gouvernement et les médias savent nous comparer à l’Allemagne, à l’Espagne, à la Hollande, à la Suisse, au Luxembourg mais dès qu’il s’agit de poser la question de savoir comment font les autres pays en matière de drogue … le silence s’installe et c’est bien connu Comparaison n’est pas raison, sauf quand il s’agit de l’âge de départ à la retraite.
Pourtant des solutions existent
Mettons les choses au clair sur les termes souvent confondus :
• Légaliser : autoriser la production, la vente, la possession et la consommation dans un cadre national prévu par la loi. Le Canada et l’Uruguay restent les exemples les plus nets de ce modèle. Plus récemment 15 états sur 50 aux USA. ont, entre 2012 et 2020, franchi une étape inédite en légalisant la détention et la consommation de cannabis pour les adultes à des fins non-médicales (dites « récréatives ») et en autorisant un marché « régulé » du cannabis, où la production et la vente sont confiées à des opérateurs privés : Colorado, État de Washington, Oregon, Alaska, Nevada, Californie, Massachusetts, Maine, Michigan, Illinois, Vermont, Arizona, Montana, Dakota du Sud, New Jersey.
• Autoriser partiellement l’usage adulte : permettre certains usages sans ouvrir un marché classique partout. Cela peut passer par la culture à domicile, un quota de possession ou des associations à but non lucratif. C’est la réalité en Allemagne, à Malte, au Luxembourg ou en République tchèque.
• Dépénaliser / décriminaliser : l’usage personnel n’est plus traité comme un crime classique, mais il ne devient pas “libre” pour autant. Le Portugal et l’Italie sont souvent cités.
• Tolérer : la loi reste incomplète ou contradictoire, mais certaines pratiques sont admises dans des conditions précises. C’est le cas des Pays-Bas qui contrairement à ce que l’on croit n’est pas dans la logique d’une légalisation pleine.
• Usage médical uniquement : le cannabis n’est accessible que sur prescription ou dans un cadre thérapeutique strict. C’est notamment le cas de la Nouvelle-Zélande, et la Thaïlande est revenue vers cette logique en 2025.
Surveiller et surtout punir
La France est le pays qui est le plus répressif. Pourtant, si on regarde de plus près la consommation de cannabis, la France est bien en tête du classement des pays qui consomment le plus puisque près d’une personne sur deux (45%) a déjà fumé au moins une fois dans sa vie. C’est plus qu’en Espagne et en Italie, juste derrière nous au classement. Donc nous ne pouvons pas dire que depuis 50 ans en France, la lutte contre la drogue est efficace, elle est insatisfaisante à tout le moins. Mais surtout … ne changeons rien !
L’herbe est toujours plus verte dans le jardin du voisin
En 2024, l’Allemagne a franchi un cap historique en légalisant l’usage récréatif du cannabis. Les adultes peuvent posséder jusqu’à 25 grammes en public et cultiver trois plants à domicile. Le tout encadré par un réseau de Cannabis Social Clubs, autorisés depuis avril 2024 et en plein déploiement.
En Espagne, les Cannabis Clubs étaient nombreux (plus de 500), notamment en Catalogne. L’usage récréatif était toléré en privé, mais la vente restait interdite, ce qui entretenait un flou juridique. En avril 2026 à l’occasion d’un voyage à Barcelone nous avons pu voir sur la célèbre Rambla 2 magasins qui proposent de la marijuana à qui veut en acheter.
Dans tous ces pays, le changement de statut a eu des effets immédiats :
– Il a asséché une économie parallèle voire criminelle,
– Il a permis aux États de mettre en place des campagnes de communication de santé publique contre la consommation (comme pour le tabac et l’alcool),
– Il a fait rentrer des centaines de millions d’€uros dans les caisses de ces États.
– Il a permis aux policiers et aux gendarmes de se consacrer à d’autres sujets (comme la corruption en col blanc par exemple),
– Il a permis aux tribunaux de mieux se consacrer aux violences intra-familiales et/ou aux réseaux pédocriminels, entre autre.
Nous en France, nous préférons laisser nos enfants mineurs s’empoisonner, nous préférons laisser nos adolescents mourir sous les balles pour une guerre de territoire, nous préférons laisser une économie parallèle exister sans intérêt pour les finances publiques.
C’est un choix ! C’est notre prooooojet !
Il reste à souhaiter qu’à l’occasion de la prochaine élection présidentielle nous oserons mettre le sujet sur la place publique.
Rappelons-nous
Après avoir vanté les mérites de la légalisation du cannabis quand il était candidat à la présidentielle (septembre 2016 sur France Inter), Emmanuel Macron fait désormais de la lutte contre les trafics la pierre angulaire de sa stratégie anti-violences, les Marseillais endeuillés apprécieront.
Comble de l’hypocrisie
Depuis 2013, l’institut européen des statistiques demande aux pays du vieux continent de comptabiliser le trafic de drogue et de la prostitution dans le calcul de leur produit intérieur brut (PIB). L’Insee intègre les activités liées à la drogue (production, vente, consommation) dans le calcul du PIB depuis 2017.
De qui se moque-t-on et à qui profite cette situation ?
Laurent di Gennaro








