Rugby Club Toulonnais : Cochon qui s’en dédit

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La semaine dernière, chez le coiffeur, deux Toulonnais de souche, de ceux que le mistral a plus sûrement décoiffés que les modes parisiennes, taillaient une bavette en attendant qu’on leur coupe les cheveux. Ils parlaient de la pluie, du beau temps et de ces sujets de conversation qui, dans nos contrées, finissent toujours par ramener les hommes à leurs fondamentaux : le Rugby Club Toulonnais et la politique.

Le RCT eut donc droit à son premier passage au laminoir. Le début de saison n’ayant pas encore soulevé les foules ni fait trembler les comptoirs (avant le match contre la section Paloise), on en vint assez naturellement à considérer que, si les joueurs avaient parfois les jambes lourdes, les dirigeants, eux, avaient la parole légère.

Le plus âgé des deux compères, qui semblait avoir depuis longtemps renoncé à croire au Père Noël, prit alors l’initiative des hostilités.
— Tu sais, Toinet, les politiques, c’est tous les mêmes. Ni à cuire ni à bouillir ! Un troupeau de gougnafiers, sans parole !
Le diagnostic était posé. Restait à fournir les pièces à conviction, car le Toulonnais est volontiers excessif, mais rarement à court de souvenirs.

L’affaire Falco vint sur la table, comme un vieux plat qu’on ressort lorsqu’on veut rappeler à ses convives que la cuisine municipale réserve parfois quelques indigestions.
Au décès d’Éric Melville, en 2017, Hubert Falco, alors maire de Toulon, avait pris des airs de circonstance. La main sur le cœur, la larme en embuscade et la voix suffisamment chevrotante pour émouvoir les pierres du Faron, il avait promis qu’une tribune du stade Mayol porterait le nom de l’ancien guerrier rouge et noir.

La promesse avait belle allure. Elle avait même ce parfum d’éternité dont les discours officiels aiment à s’envelopper. On eût juré que le baptême était imminent, que les plaques étaient déjà commandées et que les ouvriers n’attendaient plus que le feu vert de la République. Mais les années passèrent, et la tribune demeura orpheline de son héros.
Henri Queuille, qui connaissait mieux que personne les arcanes de la IVe République, avait cette formule dont la postérité a fait un article de foi : « Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. » Il arrive que la politique donne raison aux hommes d’esprit avec une régularité qui finit par décourager les optimistes.
Nos deux supporters-citoyens, eux, n’avaient rien oublié. Et leur mémoire, à défaut d’être toujours charitable, avait le mérite de ne pas être sélective.
Pour achever de se mettre en appétit, ils ressortirent l’affaire dite du frigo, qui valut à l’ancien édile une condamnation à dix-huit mois de prison avec sursis, 30 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité pour recel de détournement de fonds publics.
Le sujet avait de quoi rafraîchir l’atmosphère. En cet automne 2026, les deux amis n’eurent donc aucune difficulté à habiller chaudement l’ancien maire pour l’hiver.
Ils le firent avec cette générosité dans la critique que les Toulonnais réservent volontiers à ceux qui les ont déçus. À Mayol, on pardonne beaucoup aux hommes qui savent se battre ; on se montre beaucoup plus exigeant avec ceux qui ne tiennent pas parole.

Le moins tendre des deux n’avait d’ailleurs pas épuisé son répertoire.
— Et la Josée Massi, alors ? C’est le même bouillon !
Le prénom, précédé de son article familier, avait pris ce jour-là la valeur d’un verdict. Le compère raconta qu’en octobre précédent, lors des obsèques d’André Herrero, il aurait entendu la maire confier à un ami, sur le parvis de la cathédrale, qu’elle demanderait au conseil municipal de donner le nom du grand André au parvis du stade Mayol.
Puis, avec le soupir d’un homme qui a trop vu de promesses s’évaporer au soleil des campagnes électorales, il conclut :
— Vois-tu, Tchoua, ça va faire un an que Le Grand nous a quittés. Un an ! Et la Massi, elle n’a toujours pas trouvé le moyen de tenir sa parole… Fan de chichourle !

Le mot tomba, lourd comme un pilier en fin de match. Les deux hommes avaient déjà rangé Josée Massi dans le même sac que ses prédécesseurs, celui où la mémoire populaire entasse les engagements oubliés et les belles phrases qui ne survivent pas aux lendemains électoraux.

La sentence était sans appel :
— Y en a pas un pour rattraper l’autre !

Il faut croire que les conversations de salon de coiffure ne sont pas toujours les meilleures sources d’information, même lorsqu’elles sont conduites par des hommes de bonne volonté et de mauvaise langue.
Car voilà que nos deux procureurs de quartier, si prompts à prononcer leur jugement, risquaient de se retrouver avec leur verdict sur les bras.

En consultant le site de la Ville de Toulon, ils auraient pu découvrir que la maire n’avait pas oublié la promesse de la candidate aux élections municipales.
Mieux encore : Avant hier le samedi 24 octobre, Josée Massi a inauguré une plaque au nom d’André Herrero sur le parvis du stade Mayol. Et, dans le même mouvement, le même jour, elle a inauguré la tribune Éric Melville.
Deux promesses tenues, deux noms rendus à la mémoire toulonnaise, deux dettes enfin acquittées envers ces hommes qui avaient tant donné au rugby et à leur ville.

On imagine la tête de nos deux compères. Le premier aura peut-être prétendu qu’il fallait attendre pour être sûr. Le second aura sans doute cherché une circonstance atténuante dans le calendrier. À Toulon, on ne se dédit pas si facilement, surtout lorsqu’il s’agit de reconnaître qu’on a eu tort.

Mais enfin, il faut savoir rendre à César ce qui appartient à César, et au RCT ce qui appartient à Mayol.
Tous ceux qui, dans les années 1960 et 1970, ont vibré aux percussions dévastatrices d’André Herrero savent ce que le nom de ce dernier évoque. Il y avait chez lui du roc, du tonnerre et cette manière, si particulière, de faire comprendre à l’adversaire que le rugby n’était pas une conversation de salon. Il incarnait une époque où les avants ne demandaient pas toujours la permission avant d’ouvrir la boîte à gifles ou de faire avancer le paquet.

Tous ceux qui, dans les années 1980, se sont enflammés devant les charges homériques d’Éric Melville n’ont pas davantage oublié ce grand guerrier, capable de transformer une ouverture dans la défense adverse en chevauchée fantastique façon Walkyries.

Les deux hommes appartiennent à cette galerie de figures qui ne quittent jamais vraiment un stade, même lorsque le temps a remisé leurs crampons.

Leurs noms méritaient mieux que des promesses suspendues aux lèvres d’un élu. Ils méritaient une place dans la pierre, au cœur de cette enceinte où tant de générations ont appris à mêler la ferveur, la fidélité et l’art de souffrir ensemble.

Pour cela, Madame le Maire, Madame Massi, MERCI.

Merci d’avoir tenu parole. Merci d’avoir donné corps à une reconnaissance que les amoureux du RCT attendaient. Merci, surtout, d’avoir rappelé qu’en politique, comme au rugby, la parole donnée n’est pas une décoration que l’on accroche au revers d’une veste les jours de cérémonie.

Il serait commode, et sans doute assez conforme à l’air du temps, de prétendre que tous les élus se ressemblent. La formule a l’avantage de dispenser de réfléchir et le confort de mettre tout le monde dans le même sac. Mais la facilité n’est pas toujours la vérité, pas plus qu’une mêlée désordonnée ne constitue nécessairement une faute de l’arbitre.
Il existe encore des élus qui tiennent leurs engagements. Ils ne sont peut-être pas légion, mais ils existent. Et lorsqu’ils font ce qu’ils ont promis, la moindre des choses est de le reconnaître.
À force de dénoncer ceux qui se dédisent, il serait injuste de ne pas saluer ceux qui font honneur à leur parole.

En politique comme à Mayol, les promesses ne valent rien tant qu’elles ne sont pas transformées en actes. Et le respect, lui, ne s’obtient ni par décret ni à coups de discours : il se gagne.

Certains élus respectent leurs engagements. Ils gagnent notre respect.
Les autres sont des trompettes.

Laurent di Gennaro

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