Carmen un Opéra Réanimé

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Geoges BIzet

L’opéra de Toulon devait nous proposer une belle distribution de Carmen dans les jours qui viennent. Hélas, l’amour est enfant de Covid et ne connait toujours pas de loi. Pour nous consoler de ce vide sidéral de spectacles vivants nous proposons une présentation « testée positive » du chef d’œuvre de Bizet.

Qui n’a jamais entendu, au moins une fois dans sa vie, un air de cet opéra ? « Carmen » est tellement populaire à travers le monde, qu’elle est aujourd’hui devenue un mythe.

Opéra-comique en quatre actes dont l’action se situe à Séville dans les années 1820, Carmen est aujourd’hui un des opéras les plus joués dans le monde. Pourtant, l’accueil avait été plutôt froid à sa création le 3 mars 1875. Revenons sur cette œuvre intemporelle et sulfureuse.

Carmen est l’ultime opéra de Georges Bizet (1838-1875), sur un livret d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy (aussi auteurs des livrets des opérettes d’Offenbach) et d’après une nouvelle de Prosper Mérimée. Considérée comme un renouveau dans l’opéra français, cette œuvre marque un retour au lyrisme, dans la lignée des opéras de Rameau, de Gluck ou encore de Berlioz, tout en ouvrant les portes de l’avenir lyrique vers des héroïnes dramatiques allant jusqu’au bout de leur destin, Salomé, Electra ou Lulu…

La Carmen de Mérimée
Au cours d’un voyage de recherches archéologiques en Andalousie Prosper Mérimée (1803-1870), fait une pause près d’une source avec son guide. Il fait la rencontre d’un certain José Navarro. Mérimée lui offre un cigare et les deux hommes commencent à se parler. Ce dernier lui raconte toute son histoire. Son vrai nom est José Lizarrabengoa. Il est d’origine basque et a vu le jour à Elizondo. Il était brigadier de cavalerie en charge de la garde d’une manufacture de tabac à Séville. Sa rencontre avec Carmen a changé entièrement sa vie. Par amour et jalousie il a été amené à tuer et à se marginaliser.

La nouvelle se termine par une réflexion de Mérimée sur la singularité du mode de vie des gitans et l’incommunicabilité entre les différents groupes sociaux. Dans ce texte écrit dans un style classique étincelant et distancié, Carmen apparaît victime de son milieu social et non pas comme une icône de la liberté féminine. Elle aime son mode de vie errante et comprend qu’elle ne pourra jamais s’adapter à ce que désire José. Elle souhaite la rupture autant pour lui que pour elle. Mérimée démontre, un des premiers, que l’individu est le produit de son environnement culturel. (Nous sommes au début du colonialisme européen). Jamais provocatrice ni impudique, elle apparaît moins passionnée, plus pure et plus sympathique que l’héroïne de l’Opéra.

Amour, passion et trahison
L’Opéra Carmen est bien différent. C’est avant tout de l’émotion, de l’amour, des trahisons, un crime passionnel, des hors-la-loi… le tout à Séville, dans les années 1820.

Acte I À Séville sur la place centrale, entre la caserne de police et une usine de cigares. Don José est brigadier à la caserne tandis que Carmen, la gitane qui charme tous les hommes et fait enrager les femmes, y travaille comme ouvrière. Railleuse, elle y provoque une bagarre et finit par marquer avec son couteau une croix sur le front son adversaire : Carmen doit être emprisonnée. Mais le brigadier Don José, pourtant déjà fiancé à une jeune fille blonde et naïve du nom de Micaëla, est ensorcelé par la belle brune et la laisse s’enfuir.

Acte II Dans la taverne de Lillas Pastia, repère de la pègre, où Carmen chante et danse pour séduire le torero Escamillo. Survient Don José, fou de jalousie pour la gitane dont il est tombé éperdument amoureux. Une bagarre éclate. Carmen reproche à son amant de ne pas l’aimer assez pour déserter et s’enfuir avec elle. Il lui déclare alors son amour et accepte de la suivre dans une scène d’un lyrisme passionné, et introduite par un solo de cor anglais.

Acte III Dans les montagnes la nuit.  Rien ne va plus entre les deux amants, devenus contrebandiers dans les montagnes alentours. Carmen n’aime plus Don José, et Micaëla sa fiancée qu’il a quittée est à sa recherche. C’est alors qu’Escamillo, le torero, fixe à Carmen un rendez-vous aux prochaines corridas.

Acte IV Aux portes des arènes, la foule acclame Escamillo qui s’avance avec Carmen à son bras. Don José paraît, et supplie Carmen de lui revenir, mais elle le repousse.  L’amant rejeté la poignarde avant de se rendre à la police.

L’échec de l’opéra Carmen
On a dit à juste titre que l’échec de Carmen a accéléré la mort du jeune compositeur de 37 ans, mais pourquoi cette œuvre archi célébrée de nos jours a-t-elle essuyé ce rejet retentissant en 1875 ?

Avec Carmen, Bizet continuait dans la veine exotique qu’il avait déjà exploitée dans ses opéras précédents, Les Pécheurs de Perles (1863) et  Djamileh (1872), où l’esclave Djamileh est éprise de son maître, le prince Haroun, noble turc qui s’est lassé d’elle et a décidé de la revendre.

Au moment où Carmen voit le jour, la plupart des artistes français vouent un véritable culte à l’exotisme, et rien de tel que le peuple gitan pour évoquer un ailleurs fait de sensualité, de mystère et d’errance.

Lors de la création à l’Opéra-Comique, ce qui est reproché à Bizet c’est en fait moins le cadre espagnol de son opéra que son supposé côté allemand : on l’accuse d’être « wagnérien ». Et au lendemain de la défaite de la France face à la Prusse à Sedan (1870), « wagnérien » est aussi insultant que « sorcière » au Moyen Âge. C’est aussi une façon de reprocher à Bizet d’avoir fait un opéra « pas dans le goût français » et immoral …

Carmen et l’Ordre moral
Carmen appartient bien au genre de l’opéra-comique, mais Bizet le transfigure. S’il en retient la vivacité, le comique est fortement tempéré par le tragique de l’histoire de Mérimée. Il garde aussi l’alternance de passages chantés et de passages parlés (moments de dialogue sans musique). Mais après la mort de Bizet, ils furent remplacés par des récitatifs (des passages de parlé-chanté accompagnés par l’orchestre) écrits par Ernest Guiraud – de sorte que Carmen n’est plus vraiment un opéra-comique mais tout simplement un opéra.

Bizet avait pourtant visé juste avec la forme de son opéra. En 1875, le genre de l’opéra-comique était tout à fait à la mode. Sous le Second Empire (1852-1870), il était tombé dans un déclin relatif, au profit des opérettes d’Offenbach. Mais après la chute de Napoléon III, il était préféré à l’opérette, jugée trop frivole…

Dans les premiers temps de la IIIème République l’Ordre moral règne en maître. Au lendemain de la défaite de l’Empire à Sedan et de l’écrasement de la Commune de Paris (1870-71), ce sont les monarchistes et les conservateurs catholiques qui gouvernent la France, et souhaitent la « remoraliser ».

Afin d’éloigner le spectre de la Commune on ferme les cabarets et les cafés, lieux fréquentés par la gauche radicale et qui font concurrence à la messe du dimanche matin ; on révoque les fonctionnaires sortis du rang ; on établit un couvre-feu ; on protège la pureté des jeunes filles de famille par des ligues de vertu…

Dans ce contexte de rigueur morale, le personnage de Carmen, femme libre de corps et d’esprit, choque les spectateurs. Lors de la première, le IVe acte se déroule dans un climat glacial, face à un public familial et notamment de jeunes filles à marier amenées là par leurs parents qui n’apprécient pas du tout la liberté et la sensualité du personnage. Le rideau tombe sur l’assassinat de la gitane par son amant déchu, un Don José implorant rendu fou d’amour et de jalousie. La mort d’une femme sur scène, libre qui plus est, c’est le comble de l’immoral !

Dans le journal Le Siècle, le critique se déchaîne : « C’est une Carmen absolument enragée. Il faudrait la bâillonner et mettre un terme à ses coups de hanche effrénés en l’enfermant dans une camisole de force après l’avoir rafraîchie d’un pot à eau versé sur la tête ou mieux avec un bain de siège d’eau glacée ». Pauvre Carmen ! Pauvre Bizet !

Musique envoûtante, quelques exemples
L’introduction de Carmen est quasi mythique. C’est à coup sûr l’une des plus célèbres ouvertures d’opéra, souvent jouée hors des théâtres, par des orchestres philharmoniques et notamment dans les milieux taurins, lors du défilé des corridas. Mais outre cet aspect, anecdotique la musique de Bizet se caractérise par le dynamisme auquel prennent part tous les musiciens de l’orchestre. C’est une musique rythmée, colorée, débordante, au rythme bondissant, bien écrite pour créer une atmosphère espagnole sous laquelle perce une « odeur » de drame.

Le quintette des trois femmes, avec le Dancaïre et le Remendado, a été, dès l’origine, un des morceaux les plus appréciés de la partition. Il est construit sur un 6/16 sémillant et alerte, avec infiniment d’esprit, et nécessite une grande maîtrise interprétative. La partition présente une division des voix toujours ingénieuse, variée, avec des oppositions très plaisantes de timbres. Partout un chromatisme chatoyant, une instrumentation légère. Rien n’est plus charmant que la supplication ironiquement pathétique du Dancaïre et du Remendado dont les voix en tierce disent suavement « Carmen, mon amour, tu viendras », tandis que Carmen, butée, obstinée, rageuse, répète. « Je pars, je pars… ».

La Fleur que tu m’avais jetée, le Grand air du Ténor
La détresse, l’incertitude, la destinée de Don José sont annoncées par un solo de cor anglais, sur le thème du destin, dans lequel frissonne toujours le trémolo douloureux des violons, et que scande sèchement, avec une sorte d’arrachement, le pizzicato des cordes graves. Ensuite c’est la fameuse déclaration d’amour qui n’est pas une romance mais un arioso poignant. Les chanteurs devraient bien résister à la tentation de la sucrer, de la ténoriser. C’est un aveu naïf et tendre, mais sous lequel on sent les larmes, le désespoir. La passion suppliante doit seule y parler. (Voir en vidéo l’interprétation intériorisée de Jon Vickers.)

La Habanera de l’acte I « L’amour est enfant de bohême », est un des plus célèbres airs de Carmen. C’est aussi le seul thème de cet opéra directement inspiré du répertoire espagnol.

la cantatrice Galli-Mariè la premiére Carmen

La cantatrice Célestine Galli-Marié – que Bizet avait choisie pour créer le rôle de Carmen en raison de la chaleur de son timbre et de son jeu naturel – s’est avérée très exigeante, au point qu’elle aurait demandé à Bizet de réécrire treize fois son grand air d’entrée en scène. Au bout de douze versions, Bizet est en panne d’inspiration. Il tombe alors sur un recueil de chansons espagnoles de 1864, où se trouve El Arriglito. Enchanté, il reprend l’air, qu’il a déjà entendu au Théâtre Impérial Italien de Paris.

Persuadé qu’il s’agit d’une chanson populaire (et donc anonyme), il ne modifie qu’assez peu la musique et le rythme, et ne cite pas l’auteur original, Sebastián Iradier, un compositeur basque espagnol, auteur également de la célèbre Paloma. Autre malentendu, le rythme d’habanera, qui donne son nom à l’air de Bizet, signifie en espagnol « havanaise », or à Cuba il n’y ni Bohémienne, ni Gitane comme la belle Carmen.

Le sublime final sur la Place devant les arènes. On entend au loin, la fanfare des courses et les cris qui saluent l’entrée d’Escamillo. Carmen veut le rejoindre. Don José s’interpose. Duel, véritable corps à corps… les contrebasses raclent sinistrement, obstinément une gamme chromatique montante et descendante qui soutient lugubrement les ripostes acérées des deux adversaires. Nouvelles acclamations dans les Arènes. José vocifère, ordonne, gesticule. Pourtant Carmen traquée n’est jamais dominée ni épouvantée. En une ultime provocation elle jette à ses pieds la bague qu’il lui avait offerte. On entend au loin le motif d’Escamillo auquel se mêle le thème de la Mort. Une dernière fois il lui barre le chemin vers son nouvel amant et la poignarde.

Puis toute son énergie meurtrière s’affaisse. Il n’est plus qu’un être lamentable, une loque, un enfant, et tandis que retentit encore, implacable et justicier, le motif du destin, qui obsède les oreilles et les yeux comme le symbole de l’antique Fatalité, José murmure, brisé, cette pauvre phrase naïve et douloureuse, C’est moi qui l’ai tuée, ma Carmen adorée. Cette phrase qui bouleverse et fend le cœur et déconcerte l’esprit, cette humble phrase où Nietzsche découvrait « tout l’esprit tragique qui est l’essence de l’amour ».

Le triomphe posthume
Si le public n’a pas réservé à Carmen le succès espéré par son compositeur, ce n’est pas pour autant un échec, et beaucoup saluent au contraire le génie de Bizet : Tchaïkovski annonce en prophète que « d’ici dix ans, Carmen sera l’opéra le plus célèbre de toute la planète », Brahms assiste une vingtaine de fois aux représentations, et Saint-Saëns écrit à son grand ami pour le féliciter.

Après la mort de Bizet, son ami le compositeur Ernest Guiraud propose des changements qui contribueront beaucoup au succès de l’œuvre. Les dialogues parlés accompagnés de musique sont remplacés par des récitatifs mis en musique. (Le récitatif est un chant déclamé dont les inflexions se rapprochent de la voix parlée.)

La figure de Carmen aujourd’hui ne choque plus le public, mais fascine. Son besoin d’indépendance, le parfum d’épices et de braise de cet opéra, un goût de passion impossible, dont on devine d’emblée qu’il se règlera dans le sang.  Depuis plus d’un siècle, l’opéra français a le visage de Carmen, victime et prédatrice, bohémienne et princesse aux pieds nus, femme libre et femme moderne.

La véritable passion de Carmen n’est ni Don José, ni Escamillo, ni l’amour, ou même la liberté, mais la vie pleinement vécue. Carmen ne fuit pas son destin qu’elle devine funeste. Elle l’avait lu dans les cartes… Elle ne peut que persévérer dans la vie qui est la sienne. Si bien que son amour de la vie et la passion qui l’anime la placent au-delà du bien et du mal. C’est ce qui la rend pour Nietzsche l’égale de Siegfried et de Tannhäuser. Elle est l’amour de la vie conçu comme fatum, fatalité, force dionysiaque, génératrice et fécondante de révolte féminine.

À la semaine prochaine ! Hasta la vista !

Association Opéravenir 04 94 48 62 75 / 06 11 81 54 73

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