Carlos Ghosn par Loïk Le Floch-Prigent

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Depuis sa chute, aucun de ceux qui ont approché Carlos Ghosn, travaillé avec lui, – à l’exception notoire de Francis Ford Coppola !- ne l’a défendu. Un consultant bien connu m’a raccroché au nez quand je lui ai rappelé qu’il devait à Renault l’essentiel de sa fortune… Il était forcément invité aux fêtes fastueuses de Ghosn. Quelle hypocrisie ! Quand vous êtes à terre, tout le monde vous lâche. Surtout quand vous ne faîtes pas partie de l’establishment, ce qui est son cas.

Je ne l’ai jamais rencontré, mais je sais ce qu’il traverse. J’ai été ce mouton noir. (*) J’ai voulu rendre hommage à ce personnage, qui me semble à la fois taillé dans le granit, et porteur d’une grande fragilité. Ce fils de petits entrepreneurs libanais réfugiés au Brésil voulait la reconnaissance de ses pairs, les grands patrons américains. Il a flambé, étalé son pognon.

Pour moi, Carlos Ghosn est d’abord un véritable industriel. Il « vit » son produit. Ingénieur des Mines, il a gravi les échelons chez Michelin, car il « sentait le caoutchouc » comme disait François Michelin. Envoyé au Brésil, il a fermé les usines non compétitives, et si bien réussi qu’il est envoyé aux Etats Unis où Michelin prend eau après des acquisitions hasardeuses. Le redressement sera rapide, sa réputation commence à s’étendre. Lui-même commence à se sentir à l’étroit dans une entreprise où la première place n’a rien d’évident.

Nommé Directeur Général Adjoint de Renault en 1996, il se concentre sur la réduction des coûts et sera l’artisan essentiel du retour aux bénéfices. En tant qu’ancien élève de Pierre Dreyfus, patron de la « Régie Renault », ami de Georges Besse, redresseur de l’entreprise, – assassiné en 1986-, je suis avec attention l’ascension de ce « jeune » aux dents longues qui suscite l’admiration mais aussi antipathies et jalousies.

En 1999 la deuxième entreprise japonaise d’automobiles, Nissan, est quasiment en faillite. Aucun constructeur n’en veut. Carlos Ghosn se dit prêt à relever le gant et en convint son président. Le voilà à la tête d’une entreprise avec 20 milliards de dettes et des pertes abyssales. En 2004 c’est une des firmes automobiles les plus rentables ! Ghosn est une star.

En 2005 Renault va mal, plombé par l’échec de ses modèles haut de gamme. Appelé au secours, il accepte le défi mais exige de rester aussi chez Nissan. Malgré la crise de 2008 qui va fragiliser l’ensemble du secteur, le redressement est spectaculaire. Obama lui demande même de venir diriger un des géants automobiles américains ! En 2017, Mitsubishi Motors veut rejoindre l’Alliance, qui devient le premier constructeur mondial.

Le 19 Novembre 2018, Carlos Ghosn est arrêté à sa descente d’avion, à Tokyo. A 54 ans, c’est la fin du rêve du génie de l’automobile, mais c’est aussi la descente aux enfers pour Renault et pour Nissan.

Les abus de biens sociaux dont il est accusé délient les langues, ceux qui le vénéraient se terrent, ceux qui ne l’ont jamais aimé jubilent, on aperçoit alors la solitude dans laquelle il avait fini par s’enfermer, considérant que ses performances le mettaient à l’abri.

C’est un visionnaire, un gestionnaire hors pair, un virtuose de l’automobile, comprenant à la fois l’évolution du produit et les désirs des clients. On en a fait un cost killer rigide et méprisant, mais les accords de compétitivité ont été signés par tous les syndicats sauf un. Derrière la raideur, il y avait une grande humanité et une volonté de faire marcher l’entreprise avec ceux qui la composent.

Il se retrouve depuis un an au Japon dans des conditions très dures. Il ne peut communiquer avec son épouse depuis 7 mois. Il vit un drame, c’est certain.

Mais ceux qui se réjouissent ont tort, car il est difficile de remplacer un visionnaire qui a construit un géant mondial. Il ne servira à rien de chercher des sous dilapidés tandis que des milliards s’évaporent devant nos yeux. En demandant que la France soutienne Carlos Ghosn, je ne pensais pas à l’homme pour lequel je n’ai aucune raison d’avoir ou de ne pas avoir de sympathie, mais à son œuvre qui peut encore s’effondrer.

Loïk Le Floch-Prigent

(*) Le mouton Noir : Mémoires. Loïk Le Floch-Prigent, Pygmalion, 2014,

Loïk Le Floch-Prigent a a été PDG de la compagnie pétrolière Elf et président de la SNCF. Il a été incarcéré en 1996 puis en 2010 dans le cadre de l’affaire Elf.

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