Pour une Europe des peuples

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Dans son discours du 17 avril dernier devant le Parlement Européen, le président Macron a employé la formule de « souveraineté européenne ». Ce fut la clé de voûte de son discours et nous l’approuvons entièrement. Ses propositions pour une Europe souveraine correspondent exactement à ce qu’avec mes amis Paneuropéens français nous demandons avec insistance depuis longtemps. En décembre 2011, nous avions rédigé avec le regretté André Bord, ancien résistant alsacien, ancien ministre du Général de Gaulle, un « Appel de Strasbourg » dans lequel nous demandions que les gouvernements allemand et français intensifient non seulement leur « concertation régulière » mais plus encore qu’ils soient « en mesure de prendre et de mettre en application des décisions aussi harmonisées, comparables et compatibles que possible ». Il s’agissait de créer une coopération renforcée franco-allemande sur laquelle les États membres de l’Union Européenne viendraient se greffer.

Cette initiative franco-allemande devait concerner, pour commencer, les actions concertées suivantes, considérées comme des urgences : 1. La coordination économique et les investissements industriels, la recherche et l’innovation. 2. La politique financière et monétaire et l’harmonisation budgétaire et fiscale. 3. la politique sociale et de l’emploi. 4. Le développement durable, l’environnement et la politique énergétique. 4. Et enfin et surtout la politique extérieure et de Défense. Nous plaidions en faveur de la signature d’un nouveau traité de l’Union Européenne, lequel, dans l’esprit du Traité de l’Élysée de 1963, permettrait « d’institutionnaliser une nouvelle gouvernance, notamment au plan économique et financier ». C’est exactement ce qu’a proposé Emmanuel Macron le 17 avril et auparavant déjà. Nous appelions de nos vœux une « Europe puissance », dotée d’une volonté propre, capable de se faire respecter dans le monde et de protéger ses citoyens. C’est ce que le président de la République française appelle « la souveraineté européenne ».

Toute souveraineté suppose un peuple. Il existe des peuples d’Europe, et non pas un peuple européen, mais nous avons une citoyenneté européenne symbolisée par les passeports couleur bordeaux des ressortissants de l’UE. La souveraineté implique aussi un territoire sur lequel des non-Européens ne peuvent poser le pied qu’avec l’accord de ses autorités. Or, on parle depuis quelques années des frontières extérieures de l’Europe, terme qui semblait tabou à la fin du XXème et au début du XXIème siècles. Il y a eu un progrès sur ce point. L’agence Frontex est en principe là pour les faire respecter. Il lui manque encore des règles communes de migration et d’asile pour encadrer ses missions. On la soupçonne de favoriser le transit d’immigrés d’Afrique vers l’Europe au lieu de l’enrayer, et cela devra changer. Nous n’avons pas encore de Défense européenne digne de ce nom et notre Politique étrangère commune laisse encore à désirer, mais des propositions en ce sens ont été formulées à Berlin lors de la conférence presse commune de Mme Merkel et de M. Macron le 19 avril dernier. Enfin, le président Macron avance déjà depuis des années son projet de création d’un ministère des Finances de la zone euro qui pourrait être considéré comme un embryon de gouvernement européen. Pour que cette Europe puisse agir au nom de tous, il faut étoffer le budget européen.

Il faut réaliser tout cela dans les meilleurs délais, c’est à dire au cours des quatre prochaines années. L’Union Européenne devra profiter du BREXIT pour rapprocher les politiques fiscales et sociales, irréalisables avec les Britanniques. Car elles sont pour le moment des sources de concurrence déloyale et de dumping au sein de l’UE. Quant à la gouvernance de la zone euro, Mme Merkel cherche à faire accepter par ses compatriotes l’idée d’un exécutif économique et financier en renforçant le Conseil des ministres des Finances de la zone euro. Ils s’assiéront à une table avec les ministres de l’Économie de façon à créer un « Conseil Jumbo ». Peut-être remarquera-t-on alors qu’il faudra un président digne de ce nom à leurs conciliabules, donc un ministre des Finances européen.

Le renforcement du budget européen dérange encore nos amis allemands et leurs proches, Autrichiens et Hollandais qui craignent de devoir ouvrir un peu plus leur porte-monnaie. Mais les Allemands ne sont-ils pas les premiers à vouloir renforcer le Mécanisme de stabilité européen jusqu’à en faire un Fonds monétaire européen indépendant du Fonds Monétaire International sis aux États-Unis ? De plus, la chancelière allemande s’et déclarée « très optimiste » à propos de l’Union bancaire européenne et a dit n’avoir pas de problèmes avec une Union des marchés de capitaux. Ainsi l’Union financière européenne avance-t-elle cahin-caha bien qu’elle ne soit pas encore entièrement à l’abri des crises. Dans un avenir plus lointain un système de protection des placements bancaires des entreprises et des particuliers peut-être même envisagé, en espérant que nous n’aurons pas d’ici là de crise comme celle qui nous est venue des États-Unis en 2007-2008. Mais retenons que, pire que celle de 1929, venue également d’outre-Atlantique, celle de 2007-2008 n’a pas entrainé les mêmes dégâts politiques parce que cette fois les États européens, France-Allemagne en tête, se sont concertés au lieu de rivaliser. Nous le devons à l’Europe, même si à la faveur de la crise les partis populistes et, en France et en Espagne, néomarxistes, ont repris des couleurs et prêchent en faveur d’une économie à la soviétique. L’UE n’est pas seulement un antidote à la guerre, mais aussi aux guerres financières et monétaires qui ont duré tant que l’euro n’avait pas encore remplacé les monnaies nationales.

À l’époque, nous avions cosigné notre Appel de Strasbourg avec le président de Paneurope Allemagne, Bernd Posselt, et avec le regretté ancien ministre président de Bade-Wurttemberg, Lothar Späth. L’Europe qu’ils ont approuvée avec nous n’était pas « les États-Unis d’Europe ». Nous ne voulions pas d’une Europe fédéraliste chapeautée par la Commission européenne de Bruxelles qui n’est pas élue par le peuple, ainsi que la rétrogradation du Conseil de l’Union, comme s’appelle entre-temps le Conseil des chefs d’État et de gouvernement, au simple statut de seconde chambre du Parlement européen. Or, ce Conseil est l’exécutif de l’Union Européenne parce qu’il représente les peuples d’Europe et leurs États, unis par une responsabilité commune. Il est évident que sa destitution en chambre d’enregistrement serait inacceptable pour la France et pour bien d’autres États-membres de l’Union Européenne. Premièrement, cette construction serait préjudiciable aux petits États et favoriserait les plus forts, avant tout l’Allemagne, qui pourraient influencer les décisions de la bureaucratie bruxelloise. Deuxièmement, les petits comme le Luxembourg, les États d’Europe centrale et orientale (les « Pecos » comme on les a appelés) ou des Balkans n’auraient plus voix au chapitre.

Mais les États moyens aussi seraient lésés : la France, la Pologne, l’Espagne seraient décapités au profit d’entités globales et anonymes. Or ce sont les exécutifs des Etats, la France et l’Allemagne d’abord, qui nous ont sauvés dans la crise de 2007-2008 en prenant rapidement les bonnes décisions alors que les instituitons européennes, Commission et Parlement faisaient du sur-place. S’ajoute qu’une fois affranchis du joug soviétique, lesdits « Pecos » ont pris conscience de leur identité. Tout en étant pourtant profondément européens, ils ne veulent pas être noyés dans des institutions supranationales. Par ailleurs, comme l’avait compris de Gaulle, on ne construira pas l’Europe souveraine et indépendante, à laquelle il aspirait avec Coudenhove-Kalergi, contre les peuples et les nations qui la composent.

C’est le seul côté positif des récentes élections en Europe. Du reste, le Parlement européen a rejeté récemment le vote en faveur de partis européens supranationaux et préféré conserver le vote par États. C’est un signe des temps. C’est aussi la seule manière d’éviter une désagrégation de l’UE coupée entre ses États-membres de l’Ouest et de l’Est européens qui ont été écrasés pendant plus de quarante ans sous la botte soviétique et veulent jouir de leur liberté. Si l’on ne s’appuie pas sur les États-Nations, la cathédrale Europe n’aura pas de fondation et de piliers solides. L’Europe ne peut être une fédération. Elle s’est constituée en confédération renforcée comme l’est la Confédération helvétique, avec ses langues, ses cultures, ses pouvoirs régionaux.

Pouvoir régionaux ou nationaux ne veut pas dire qu’il faille fragmenter l’Europe. Prier la Commission de Bruxelles d’accorder son soutien aux minorités ethniques et au séparatisme régional est une vision irréaliste de notre continent et aboutirait à ce qu’il s’écroule tel un château de cartes. Cela risquerait d’entraîner dans plusieurs pays un renforcement du communautarisme, notamment musulman, déjà très entreprenant, et la dislocation conflictuelle des États, comme avec la Catalogne à l’égard de l’Espagne. En n’approuvant pas les extrémistes du mouvement séparatiste catalan, la Commission de Bruxelles a bien réagi et elle s’est d’ailleurs incompétente pour régler ce genre de conflits. Il faut respecter les cultures régionales, mais en tenant compte de la viabilité des États. Il va de soi que des micro-États seraient vite la proie d’impérialismes extra-européens. Ce n’est pas en cultivant le nanisme qu’on fera l’Europe.

Ceci dit l’Europe est une mosaïque d’histoires différentes dont il faut respecter toutes les composantes pour pouvoir les réunir. L’Allemagne et l’Italie, unifiées au XIXème siècle ne peuvent être comparées à la France qui a cinq siècles d’unification, mais, finalement, Munich a accepté de coexister avec Berlin dans un même État et dans une coalition nationale de partis. Ce sont les États, tels qu’ils se sont constitués, qui en font la composition, le puzzle à rassembler. La Slovaquie s’est séparée de la Tchéquie et les États de l’ex-Yougoslavie ont souffert pour devenir des nations indépendantes, y compris le Kosovo et le Montenegro. En revanche, il faut maintenir la Bosnie-Herzégovine avec ses trois composantes. C’est ça l’Europe et cette Europe là n’acceptera jamais une gouvernance politique et militaire qui serait déléguée à une commission supranationale. La République européenne ne sera pas gouvernée par un Soviet ni par une bureaucratie.

Alain Terrenoire,
président de l’Union Paneuropéenne Internationale,
avec le bureau de Paneurope France dont il est membre.

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