Alstom : la débandade

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Alstom Belfort Transport

Alors que la fermeture annoncée par le président d’Alstom du site de Belfort aurait dû fournir l’occasion d’une réflexion sur l’industrie française, elle tourne aujourd’hui à la tragi-comédie avec un Etat transformé en acheteur de locomotives !

Nul ne peut nier que le symbole de la fermeture d’un site historique soit un drame local pour les familles qui ont vu les usines apparaitre dès 1879 après l’annexion de l’Est de la France par l’Allemagne. Alstom à Belfort, Peugeot à Sochaux, comme Michelin à Clermont-Ferrand ou l’Aéronautique à Toulouse, cela fait partie aussi de notre patrimoine national et c’est tout le pays qui mesure ainsi la progression de la désindustrialisation du pays. Si les habitants de Belfort souffrent immédiatement, c’est tout le pays qui, en s’impliquant dans cette affaire, demande au gouvernement, aux industriels, aux fonctionnaires…de leur dire où nous allons avec notre industrie.

Il fallait donc répondre à deux questions, celle de Belfort, sur la pérennité de l’écosystème local au passé industriel fort et celle du pays tout entier, fier de ses réalisations et en particulier de « son » TGV et qui angoisse devant les cataclysmes de ces derniers 18 mois, Rhodia, Alcatel, Areva, Ciments Lafarge, et Alstom.

En ce qui concerne Belfort, la réponse donnée est largement insuffisante car l’Alstom historique s’appelle désormais General Electric et Alstom, et il aurait fallu mobiliser aussi l’entreprise américaine sur ses perspectives d’avenir. Je rappelle que dans le plan de reprise de l’activité Energie d’Alstom il y avait, entre autres, la création de 1000 emplois en France et que la première mesure annoncée après la transaction a été la suppression de 765 emplois. Le projecteur était fixé sur le reste d’Alstom, mais la véritable question, puisque l’activité énergie de General Electric est également à Belfort, c’est celle de l’ensemble du développement industriel régional. General Electric avait assuré que 400 emplois de l’activité turbines allaient être transférés des USA vers Belfort ! A cette occasion on aurait pu évoquer tout ce qui devrait être fait à Belfort et autour pour conserver et développer la vocation industrielle de l’agglomération en y incluant la sous-traitance et la formation, le soutien à la création, aux start-ups, l’accès aux nouvelles technologies et la préparation aux transformations de l’appareil industriel, en bref un programme d’avenir et non une révérence au passé. Le problème n’est donc pas le droit de Belfort à construire les locomotives, mais comment l’écosystème industriel Belfortain va s’adapter au nouveau monde industriel en s’appuyant sur ses compétences anciennes en acclimatant les progrès scientifiques et techniques.

A cet égard, les commandes de locomotives directement par l’Etat, la perspective des bus électriques et l’investissement dans la maintenance sont des réponses très sommaires. Pour les salariés d’aujourd’hui ce peut être un soulagement pour deux ans, pour le futur plus lointain ce n’est même pas l’ébauche d’un espoir, tout reste à faire et à imaginer, et comme ce n’est manifestement ni l’Etat ni la Région qui vont anticiper, ce sont aux responsables économiques locaux, toutes organisations patronales, syndicales et culturelles qui doivent se mobiliser pour éviter que le problème ne revienne très rapidement d’actualité. Nous avons massacré un grand nombre de nos pôles industriels ces dernières années, si nous voulons garder une activité dans nos territoires, il faut se tourner vers l’application des nouvelles technologies au secteur industriel et le temps nous est compté car la compétition mondiale est rude.

Mais ce drame annoncé à Belfort aurait dû être l’occasion d’une réflexion collective sur l’industrie française. Comment une réussite incontestable de la technique française, le TGV, peut conduire au drame final de la fermeture du site historique ? J’ai tenté dans « la bataille de l’industrie » d’expliquer comment cet échec et tant d’autres avaient pu arriver, et, surtout, comment on pouvait imaginer s’en sortir. Ce n’est pas en mobilisant des centaines de millions de commandes d’Etat que l’on règle des problèmes industriels. Après avoir démantelé nos grands groupes industriels, avoir effeuillé la marguerite pour céder des pans entiers de notre patrimoine à l’étranger, il nous faut comprendre collectivement que nous ne pourrons revivre qu’avec des empires industriels solides dont les dirigeants gardent vivante leur fibre patriotique. Si les dirigeants qui ont précipité par incompétence ou cupidité la chute de notre industrie ont eu cette capacité de nuisance c’est parce que nous n’avons pas encore compris l’importance de l’existence sur notre sol de ces ensembles tentaculaires que nous nommons « grands groupes industriels ». C’est vrai, nous avons la nécessité d’avoir des PME vivantes et innovantes, ce sont elles qui créent le plus d’emplois, mais notre avenir c’est aussi de voir les entreprises de taille intermédiaire (ETI) devenir de grands ensembles, et c’est de conserver nos champions nationaux comme Michelin, Renault, Peugeot, L’Air Liquide, Dassault… Et pour cela il faut que l’épargne française, une des plus développées dans le monde, s’oriente pour partie dans l’industrie. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, et c’est une des explications les plus claires à notre affaiblissement depuis 25 ans. Pour la plupart des acteurs de la collecte de l’épargne et des lois qui les régissent, l’industrie est un risque dont il faut protéger l’épargnant alors que pour moi le risque essentiel de notre pays est de voir son industrie disparaitre ! Il faut redonner à l’épargnant français le gout de l’industrie, et pour cela lui montrer que sans elle les générations futures seront indigentes ou expatriées. Je suis bien conscient que cette orientation est novatrice chez un peuple qui a accepté et intériorisé « le principe de précaution », que cela va nécessiter une réforme en profondeur de notre vision collective, mais il y va de notre survie. Si Alstom, réduit à son petit département transport ferroviaire aujourd’hui souffre, c’est la conséquence d’un démantèlement qui a commencé il y a longtemps et dont une des causes a été la sous-capitalisation, l’absence de confiance des investisseurs français dans l’avenir de leur industrie ! Le démantèlement a été opéré par des acteurs critiquables certes, mais les dirigeants du pays doivent comprendre que si l’épargne française n’est pas orientée vers l’industrie nationale, celle-ci périra plus ou moins rapidement.

Loïk Le Floch-Prigent
Capitaine d’Industrie
Ecrivain

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